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10 décembre 2009 : le jour de Pierre Mertens


© Alain Dewez, Le Soir

© Alain Dewez, Le Soir

Disons-le d’entrée de jeu ; je ne pense pas que Pierre Mertens me considère comme un de ses amis, et pour de bonnes raisons sans doute. Nous n’avons jamais été très proches physiquement, même si nos chemins se sont croisés à plusieurs reprises. À plusieurs reprises, nous avons constaté l’un et l’autre une réelle proximité intellectuelle ou politique, mais cela suffit-il à bâtir une amitié ? Je l’aurais voulu, sans doute, et qui sait lui aussi. Rien n’est perdu ; la plus belle chose qui puisse nous arriver dans la vie, ce sont les rencontres. Et il faut parfois rencontrer plusieurs fois une personne pour qu’une véritable rencontre ait lieu.

Si je pense qu’il porte un tel jugement – au risque de me tromper, et j’en serais ravi –, c’est qu’il y a des choses qui nous séparent aussi, une surtout : je ne m’étais pas joint, à l’époque d’Une paix royale, aux voix pourtant nombreuses qui étaient venues le soutenir dans le procès que lui intentait le palais. J’avais écrit, ici ou là, qu’il y avait quelque excès à accepter d’être comparé à Salman Rushdie. Il y avait d’autres richesses dans l’œuvre de Pierre Mertens pour lui valoir l’attention du public.

Je sais qu’il m’en a voulu – parce qu’il me l’a dit. Aussi parce qu’il a été – et cela reste – mon premier éditeur. En effet, le premier livre que j’ai publié, mon mémoire sur Élie Wiesel, ce fut dans la collection qu’il dirigeait chez De Boeck. La question juive est assurément une des bases les plus fortes de ce qui pourrait constituer un jour une réelle amitié entre nous.

Puis, il y a eu ce Prix Rossel de glorieuse mémoire, où Pierre s’était retiré du jury parce que deux livres dont il était là aussi éditeur – au Talus d’approche, un recueil de Bosquet de Thoran et un roman de Jean-Louis Lippert – étaient en lice. Jean-Louis, avec sa franchise coutumière qui lui a valu tant d’antipathies, rappelle cet événement, qui a pour lui d’autres échos que pour moi. C’était, pour ma part, ma première sélection à ce prix – quatre ont suivi, toujours avec le même insuccès, ce qui fait de moi, sauf erreur, l’auteur le plus souvent sélectionné et, par conséquent, le moins souvent élu.

Autre rencontre, enfin – à part l’une ou l’autre lors de mondanités – : quelques années après «l’affaire», dans un restaurant de Boitsfort, où il était longuement revenu sur cet événement. J’avais alors compris que cela avait été pour lui une réelle souffrance, et non, comme ce l’aurait été pour un auteur du 6e arrondissement, l’opportunité médiatique d’un bon coup de pub. Il m’avait même expliqué combien il avait été touché du fait que Gabriel Ringlet, alors vice-recteur de l’UCL, l’invite à Louvain-la-Neuve et insiste pour aller déjeuner avec lui dans le restaurant universitaire, afin de manifester, à tous, le soutien qu’il lui apportait. Je n’avais pas pu m’empêcher de lui dire que, contrairement à ce qu’il croyait, ce n’était pas Ringlet qui lui accordait son soutien, mais bien Pierre qui offrait à ce curieux prêtre tellement désireux de faire oublier son état religieux la caution laïque d’un libre-penseur.

Je crois qu’il y a chez Pierre une part magnifique de naïveté. Jacques De Decker, dans son très beau texte, le compare à Kundera, Semprun, Sciascia et Vassilikos. Contrairement à eux, il n’a pas quitté son pays, n’est pas devenu ministre ou député, et a accepté de participer à des colloques sur son œuvre. Un mélange d’irréductible Gaulois et d’orgueil qui force la sympathie. Et le regret, peut-être ; Pierre n’aurait-il pas dû quitter la Belgique ? En ces terres sombres de belgitude, ce concept forgé par son ami Claude Javeau, y a-t-il la place pour un auteur tel que lui ? Je ne le crois pas. En tout cas pas la place qu’il doit occuper.

L’engagement de Pierre s’est joué sur tous les fronts. Littéraire, bien sûr, mais aussi juridique. Son combat pour la mise au point de concepts tels que ceux de «crime contre l’humanité» en font, comme le rappelle aussi Jacques De Decker, un vrai intellectuel, au sens noble et rare du terme. Que l’engagement viscéral et absolu d’un Jean-Louis Lippert, qui signe ici un texte plus dur, ne s’y reconnaisse pas, voilà peut-être qui trace la ligne entre la révolte et la révolution, entre Apollon et Dionysos. Mais profondément, ces deux intelligences-là sont trop pures et trop profondes pour ne pas se retrouver sur l’essentiel.

En tant qu’écrivain, il se peut qu’aujourd’hui son œuvre semble difficile d’abord pour un public plus jeune, étranger aux événements qui ont formé la conscience de Pierre Mertens. Le temps jugera. Je conseillerai à ceux qui ont la mission d’enseigner nos lettres de se tourner vers ses nouvelles, qui sont de purs bijoux. Peut-être parce que, tenu à la brièveté, Mertens y concentre ses idées et laisse apparaître toute la force de son style.

J’ai eu envie, peut-être pour lui dire qu’il y a des amitiés qui n’en existent pas moins de ne s’être pas manifestées, de rassembler sur ce blog un bouquet de textes, écrits par la plupart des chroniqueurs – tous ceux qui le connaissent ou qui connaissent ses livres. Hommage éphémère et durable à la fois, étrange peut-être pour cet homme qui, comme le rappelle encore Jacques De Decker, n’a jamais utilisé d’ordinateur…  Ces premiers articles, publiés en un jour choisi – le 10 décembre, journée des Droits de l’Humain, de l’année durant laquelle Pierre Mertens fête ses 70 ans –, se veulent le point de départ d’une formule nouvelle qu’inaugure notre «Blog-à-part» : celle d’une forme de colloque permanent où quiconque souhaite contribuer à l’étude et à la connaissance de l’œuvre et du travail de Pierre Mertens pourront envoyer un texte (plus de renseignements ici.)

Et je sais au moins que, sur la conclusion de cet article, la communion se fera, puisqu’elle est extraite du Journal de Franz Kafka :

Rien qu’un mot. Rien qu’une prière. Rien qu’un mouvement de l’âme. Rien qu’une preuve que tu vis encore et que tu attends.
Non, pas de prière, rien qu’un souffle, pas même un souffle, rien qu’une disponibilité, pas même une disponibilité, rien qu’une pensée, pas même une pensée, rien qu’un paisible sommeil.

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