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Les grandes oeuvres avancent lentement, ou: Mr Nobody, le chef-d’oeuvre jubilatoire de Jaco Van Dormael


A la fin de la projection de Mr Nobody que j’ai vu en compagnie de mes deux filles, l’une, jeune adulte, l’autre post-adolescente, je suis resté un moment sans voix, traversé par un grand cri intérieur que l’on pourrait résumer à peu près par cette onomatopée: waouh! Une réelle surprise, un coup de théâtre: je m’étais retrouvé dans cette salle dans l’intention de passer simplement un bon moment de cinéma, comme avec les autres films de Jaco Van Dormael. Le premier choc passé, une sensation forte, celle d’avoir assisté à un évènement qui ne tarderait pas à prendre une ampleur médiatique hors du commun, à la mesure de ce film. Et la certitude d’avoir vu le plus grand film de l’histoire du cinéma belge (bien que j’adore les films de nos deux frères célèbres, – ne comparons donc pas), et un grand film de l’histoire du cinéma tout court; la certitude aussi que ce film raflerait tous les prix, de Cannes aux Césars, en passant par les Oscars, Lion, Ours, et autres créatures du Zoo médiatico-cinématographique.

Puis je reviens à moi, et m’enquiers des réactions de mes filles: enthousiasme identique et partagé, mais « m’enquérir » n’est pas le mot: vérifier est plus juste, car pendant le film, j’ai eu la sensation d’un partage: nous vivions la même chose, et Dieu sait si nos goûts diffèrent, séparés par l’âge et tout le reste; et entre elles aussi, que de différences! Les jours suivants, j’ai continué à vérifier auprès des amis de tout poil: certains ne l’avaient pas encore vu, ils hésitent… la critique est très partagée… par contre, chez ceux qui l’ont vu, mêmes réactions d’enthousiasme. Et j’y suis retourné, histoire de vérifier si je ne m’étais pas emballé un peu vite. Que nenni! Pas une virgule, pas un point d’exclamation de trop dans mon emballement! Et retourné encore, pour la version longue, le director’s cut, toujours visible aujourd’hui, dans un de ces cinémas un peu moins clinquants, mais tellement plus chaleureux, qui redonnent une seconde vie à des films qui sont parfois en bout de course commerciale…

Mais rien ne s’est passé. Pas de raz de marée médiatique. Le silence, ou presque. Il semble qu’à part quelques voix discordantes, les critiques se soient donné le mot: j’ai lu des choses ahurissantes comme « Projet trop long, trop lourd, trop cher, « Mr Nobody » ne décolle jamais. », là où moi – et pas mal d’amis compétents mais étrangers au monde des médias – ne voient que légèreté, jeu, bonheur, jubilation. Trop cher? Depuis quand le prix entre-t-il en ligne de compte dans la critique d’un film? Reprocherait-on au petit Belge de vouloir jour dans la cour des grandes superproductions américaines? Et en anglais en plus, pour qui se prend-il? Étrange consensus. Réactions polies ou négatives en Belgique, sabotage en France (même pas sélectionné au festival de Cannes! A cause de cette petite phrase assasssine sur le cinéma français? Je n’ose le croire. Et ce cafouillage-sabotage à Venise mentionné dans l’article du Soir du 17 mars? Que signifie tout cela?).

Je viens de me faire violence: j’ai supprimé un paragraphe dans lequel j’y allais de ma petite analyse, pas originale, mais… pertinente (si, si)! J’y évoquais comment le film entre en dialogue avec un autre chef-d’œuvre – malmené lui aussi à sa sortie –, celui de Stanley Kubrick: 2001, l’Odyssée de l’espace. Mais il y a tellement d’autres lectures possibles, plus légères ou plus graves, peu importe: c’est le propre des chefs-d’œuvre. Les choses de la vie, de toutes les vies possibles, graves ou légères, tragiques ou comiques, sont peintes, montées plutôt, avec un outil si fin, manié avec la légèreté, la finesse, la souplesse d’un peintre rieur qui assemble sur une seule toile toutes les vies que l’on aurait pu choisir si le temps, le hasard, la fatalité, la chance ne nous avaient forcés à n’en choisir qu’une… Une immense toile vivante, une sorte de grand opéra aléatoire et jubilatoire dont le motif serait, pour reprendre le mot du film, la grande cour de récréation de la vie, recrée par le rieur, avec, sous le chaos des cris et des rires, de vraies joies, de vrais drames, de vraies émotions. Et comme dans une cour d’école, on y rit, on y pleure, on y chante. On ouvre des yeux d’enfant étonné, et l’envie nous prend de jouer avec le joueur: et nous? et moi? Allez, moi, par exemple: si ce fameux jour, au moment de croiser une certaine belle jeune fille en robe blanche, mon lacet de chaussure s’était défait, si j’avais marché sur une crotte de chien, et qu’au lieu de croiser son regard, je m’étais penché vers ma chaussure, quelle aurait été ma vie, et avec quelles autres filles, ou garçons, aurais-je vu ce film…. Aux dires de ce professionnel déjà cité, le film ne décollerait pas? Je dirais plutôt qu’une fois embarqué, on n’atterrit plus! C’est une caractéristique des grands films : le spectateur y a sa place, il a de l’espace, dans lequel il peut se mouvoir et jouer. De retour dans la vie, il peut, s’il le veut, se créer son propre Mr Nobody… Est-ce cela qui a déplu à une époque où la passivité grasse est devenue la règle? Est-ce l’effort demandé à l’intelligence par une œuvre intelligente? Intelligente, pas intellectuelle, sans quoi le film aurait déplu à ma post-adolescente! Ou, comme je l’ai lu, le côté papier glacé, un peu froid des images, le côté clip, bd ou jeu vidéo qui empêcherait l’émotion? Et ben si vous voulez le savoir, j’ai eu la larme à l’œil à plusieurs reprises, de rire ou de chagrin. Et les cours de récréation d’aujourd’hui ressemblent à ça: des enfants qui papotent avec leurs copains tout en zappant avec les images et les sons de leur e-phone, ipod et autre.

Ce choix est une mise à distance, qui rend sa liberté (de jeu) au spectateur. Et ce côté science-fiction, un peu mécanique, – lourd, disent les détracteurs du film -, participe de cette mise à distance: on n’y croit pas vraiment, on voit bien que tout cela est artificiel, fabriqué, forcé, comme le rire, et la démarche, du vieillard à la fin du film (rien de moins naturel que ce rire, ou cette marche, sur le trottoir… l’acteur ne sait-il donc ni rire, ni marcher?). Il n’a pas été question, une seule seconde de nous faire croire à cette histoire, fût-elle de science-fiction! C’est peut-être là que se décide l’adhésion ou le rejet du film: suivant que l’on accepte ou pas cette mise à distance. Mais le regard du vieillard n’est-il pas suffisamment espiègle pour que nous en devenions rapidement le complice ? Le film, c’est sûr, a déplu également  à ceux qui aiment se laisser embarquer dans un thriller d’anticipation haletant, duquel ils sortent aussi épuisés que les personnages. Mais on ne peut y entrer que si l’on y croit, alors que justement, tout est fait ici pour qu’on n’y croie pas, c’est juste un jeu, un jeu de construction, ou de déconstruction. Et si on le joue, ce jeu, on comprend, on voit qu’un coup de dés jamais n’abolira le hasard… On voit ce coup de dés, au ralenti, et sous toutes ses coutures: Mr Nobody, la version filmée du poème de Mallarmé  … quand bien même lancé, dans des circonstances éternelles, du fond d’un naufrage… ?

Hélas, et indépendamment du fait que tout film a forcément ses partisans et ses détracteurs, et que les opinions en la matière sont toutes respectables, il semble que le film ait été lui-même victime d’une suite de coup de dés (pipés), lancés par d’invisibles joueurs au plus vif de la partie, avant et au moment de sa sortie, quand se joue le destin commercial d’un film…

Courez donc, si vous en avez l’occasion, dans ce petit cinéma du centre de Bruxelles, et partout où Mr Nobody fera entendre son rire sans âge pour tous les enfants de 19 à 119 ans, ou alors rabattez-vous sur le DVD, et dites-moi si j’ai tort…

Lucien Putz (Chroniques jazz sur ce blog)

Pour information, il existe depuis peu un site français consacré aux films de Jaco van Dormael: www.lesfilmsdejacovandormael.com

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