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À propos de Cannes, et de cinéma en général


« À Cannes, la critique fait la loi pour le meilleur et pour le pire car rien n’est plus important que parler de cinéma, l’actualité du monde s’éloignant chaque jour un peu plus. » le Festival de Cannes est en effet une bulle, comme le note Thierry Frémaux, son délégué général depuis 2007 (succédant à Gilles Jacob passé près de trente ans à ce poste), dans Sélection officielle (Grasset), son journal de bord d’une année (mai 2015-mai 2016). Lui-même fervent débatteur, il comprend et accepte cela: « La critique est un élément structurant et constructeur de l’amour du cinéma ». Pour s’en protéger, pour lutter contre l’agacement que lui inspirent certains papiers, il ne lit pas les journaux pendant la durée de la compétition.

 

Son livre, écrit d’une excellente plume, est évidemment passionnant, ses quelque six cents pages se savourent parcimonieusement. L’année de ce Lyonnais, resté directeur de l’Institut Lumière, se divise en deux grandes périodes : l’après Festival et l’avant-Festival. Le première consiste à faire le bilan de l’édition qui vient de se terminer, et à digérer les attaques qui n’ont pas manqué de lui être faites quant à la qualité des films en compétition. La seconde couvre la préparation de la suivante, soit principalement la constitution du jury et le visionnage des films (1869 pour 2016), secondé par trois commissions de trois membres chacune. Frémaux s’apprête alors à affronter de nouveaux reproches, concernant la sélection française, fruit d’une tentative de  juste équilibre entre différents types de cinéma, ou l’accusation d’inviter toujours les mêmes réalisateurs (outre que c’est faux, n’est-ce pas, aussi, ce qui fait la grandeur de Cannes ?). Sur ce terrain, son pouvoir est évidemment énorme, mais totalement assumé, signaler un refus est toujours une tâche difficile (et peut provoquer des fâcheries, par exemple avec Kusturica dont le film ira finalement à la Mostra de Venise). Il réfléchit aussi à la question de la présence des femmes cinéastes en sélection officielle, à fortiori en compétition (une seule Palme d’or pour Jane Campion, en 1993). Observant 1) qu’elles sont moins nombreuses que les hommes derrière la caméra, 2) que leur nombre augmente, 3) que le Festival « n’est que le reflet d’une situation globale «  et  4)  que le jury est paritaire, et a été régulièrement présidé par une femme.

 

Le Festival en est cette année à sa 70e édition, même s’il est né en 1946 (il n’a pas eu lieu en 1948 et 1950). En fait, c’est une histoire connue, il aurait dû voir le jour en septembre 1939, grâce à Philippe Erlanger soutenu par le ministre de l’Éducation nationale (issu du Front populaire), Jean Zay, assassiné par la milice en 1944 et panthéonisé par Hollande en 2015. Mais, comme on le sait, un autre événement, un peu plus important à l’échelle européenne puis mondiale, est venu perturber ce beau projet censé contrer la Mostra de Venise créée quelques années plus tôt par Mussolini (et dont le palmarès est imposé par Hitler, après qu’en 1937, le Prix du Jury ait été attribué à La Grande illusion de Renoir). Dans un livre formidable, le premier à ce point documenté,  Cannes 1939. Un festival qui n’a pas eu lieu (Armand Colin), Olivier Loubes (biographe de Jean Zay) raconte cette histoire. Plusieurs stars américaines (Gary Cooper, Annabella, Tyron Power, George Raft) sont arrivées sur la côte d’Azur pour accompagner les projections qui se tiennent dans le Casino municipal aux allures coloniales. Le jury, présidé par Louis Lumière, doit visionner trente-deux films. Mais le jour de son ouverture, le 1er septembre, les troupes allemandes entrent en Pologne…

 

Dans Comédies (Fayard), son livre de souvenirs écrit avec Caroline Broué, Marin Karmitz rappelle qu’en 1982, MK2, sa maison de production, a présenté huit films à Cannes, dont cinq reviennent primés (notamment la Palme d’or décernée ex-aequo à Yol de Yilmaz Güney). Si le bonhomme (qui a laissé sa place à son fils Nathanaël) est contesté, principalement pour avoir fait partie du Conseil de la Création artistique mis en place par  Sarkozy et dans son conflit avec le Méliès, cinéma municipal de Montreuil dont il jugeait la concurrence déloyale (deux affaires sur lesquelles il revient longuement), force est néanmoins de constater que le cinéma français et européen lui doit beaucoup. Karmitz signale d’ailleurs à plusieurs reprises avoir permis que des films refusés partout voient le jour (par exemple Au revoir les enfants de Louis Malle ou Bagdad Café de Percy Adlon). Son livre est vraiment intéressant, il permet de comprendre comment fonctionne un producteur  (lui est obnubilé par la durée des films qui ne doivent pas dépasser 1h50). Si ses plus beaux moments, il affirme les avoir connus aux côtés de Kieslowski (Trois couleurs), il a beaucoup aimé travailler avec Chabrol (12 films), Resnais (qui s’inquiétait car Mélo était trop long de 30 secondes !) ou Kiarostami. En revanche, cela ne s’est pas bien passé avec Pialat (il a failli produire Van Gogh), Chéreau (malhonnête à son égard), Angelopoulos ou, surtout, pour des questions d’éthique (et cinématographiques), Michaël Haneke, lors du tournage et, surtout, du montage de La Pianiste, qui lui doit finalement sa sélection cannoise d’où Isabelle Huppert reviendra avec un Prix d’interprétation. Ce fils de Roumains arrivés en France en 1947 (il avait 8 ans) raconte son enfance, ses premiers pas comme assistant-réalisateur, son passage par l’extrême-gauche maoïste, sa rencontre avec Godard, la réalisation de ses trois longs métrages (Sept jours ailleurs, Camarades, Coup sur coup) ou l’ouverture de sa première salle à Paris en 1974.

 

C’est justement Haneke qui a convaincu Jean-Louis Trintignant, qui ne faisait plus que de la scène, de reprendre le chemin des plateaux pour Amour (Palme d’or en 2012). Et cinq ans après, les deux hommes sont à nouveau réunis dans Happy end, présenté à Cannes cette année. L’occasion de se plonger dans la biographie très complète du comédien (âge de 86 ans) écrite en 2015 par Vincent Quivy, L’inconformiste (Seuil/Points), qui repose sur énormément de témoignages et dont chaque titre de chapitre est une adresse postale. « Il est tarte ! », « C’est vraiment une petite conne ! ». C’est l’effet que se font réciproquement le jeune comédien de 26 ans et Brigitte Bardot, sa future partenaire de quatre années sa cadette, lorsqu’ils se rencontrent pour la première fois à la veille du tournage de Et Dieu créa la femme. Ils vivront ensemble une histoire d’amour ensuite. Si le film est un succès, il faudra néanmoins attendre le triomphe d’Un homme et une femme (Palme d’or à Cannes en 1966), après un détour par l’Italie (principalement Le Fanfaron), pour faire passer Trintignant du statut de vedette à celui de « star internationale ». Suivront Z de Costa-Gavras, film « fauché » dont le tournage en Algérie est longuement raconté et qui  vaut à l’interprète du « petit juge » un prix d’interprétation à Cannes en 1969, Ma nuit chez Maud de Rohmer, Le Conformiste de Bertolucci, Le train de Granier-Deferre, Vivement dimanche de Truffaut, Trois couleurs-Rouge de Kieslowski (sélectionné à Cannes), etc. Il refuse certains films, pour des raisons diverses, tels Le dernier tango à Paris, L’aventure c’est l’aventure ou César et Rosalie. Cette carrière magnifique, face à laquelle l’intéressé a cependant toujours pris ses distances (au point de penser arrêter au milieu des années 1970), qui est également marquée par la réalisation de deux films qui furent des échecs, a aussi été accompagnée de tragédies, les morts de ses filles Pauline en 1968 et, trente-cinq ans plus tard, de Marie, avec qui il lisait des poèmes sur scène et jouait au théâtre. L’ouvrage se termine par le récit de l’aventure d’Amour d’Haneke.

 

De Cannes, il est aussi régulièrement question dans le bref ouvrage de Michèle Halberstadt, Brèves rencontres (Albin Michel). Journaliste à Radio 7 puis à Première, dont elle devient rédactrice en chef en 1987, celle qui est aujourd’hui productrice et distributrice a interviewé tout au long de sa carrière, de nombreux acteurs et réalisateurs. Elle se souvient ainsi de Godard, interrogé lors de la conférence de presse cannoise après Détective et pour lequel elle interprète un bref rôle dans Le Roi Lear, de Kubrick, avec qui elle avait de longues conversations téléphoniques, de Robert De Niro, rétif à toute médiatisation qu’elle parvient pourtant à interviewer, de Pialat, furieux d’une critique contre Sous le soleil de Satan, à côté d’une positive dans un dossier de dix pages, de Patrick Modiano préférant parler chansons que littérature, d’Isabelle Adjani; à laquelle elle consacre la couverture de son mensuel pour prouver qu’elle est bien vivante. Ou encore d’un improbable voyage en avion avec Joseph Mankiewicz. Ces anecdotes disent chacune beaucoup de choses sur son protagoniste, ce dont l’auteur rend parfaitement bine compte..

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