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Actes Sud, des romans au format XXL


Dès l’origine, les livres publiés par la maison fondée par Hubert Nyssen (et dirigée par sa fille Françoise, nouvelle ministre de la culture), outre la beauté de leurs couvertures ornées d’œuvres d’art, se sont singularisés par leur format plutôt petit et étroit, ce qui les rend parfois très épais et pas toujours extrêmement maniables. La collection Actes Noir, lancée avec Millenium, a changé la donne, proposant des volumes parfois très épais dépassant largement la taille habituelle. Depuis, d’autres ouvrages non étiquetés polars ont paru sous ce format XXL. Notamment le prix Goncourt de Mathias Enard, Boussole, ou le magnifique roman de Claude Gallay, L’amour est une île. En voici quatre assez récents.

 

Le héros de Sauve qui peut (la révolution), de Thierry Forger, est Jean-Luc Godard, comme le rappelle le titre renvoyant au film qui, en 1979, a marqué le retour du réalisateur au cinéma, Sauve qui peut (la vie). En 1988, la Mission du Bicentenaire de la Révolution française, installée par le ministre de la Culture Jack Lang, a la drôle d’idée de lui confier la réalisation d’un film autour de cette commémoration. Le bonhomme accepte et se lance dans un projet qu’il intitule Quatre-vingt-treize-et-demi. Ce roman très ambitieux, qui ne manque pas d’humour, est à l’image de l’ermite de Rolle: foisonnant, extrêmement imaginatif, audacieux, et donc aussi fascinant que déroutant. Il est construit autour trois lignes dramatiques qui s’entremêlent. La principale concerne Godard lui-même, que l’on suit dans sa réflexion et son travail menés avec un ami historien, dont il est épris de la fille, Rose. Celle-ci et son vieil amoureux correspondent abondamment (par lettres, autre temps, autres mœurs), se demandant s’ils s’écrivent parce qu’ils s’aiment ou s’ils s’aiment parce qu’ils s’écrivent. C’est très drôle, l’auteur porte à la fois un regard affectueux et très critique sur ce personnage fort complexe et paradoxal, difficile à saisir.  On découvre notamment que, pour interpréter Théroigne de Méricourt, le cinéaste pense à Isabelle Huppert, qui refuse. Les années passent, et le film ne se fait pas, mais il en tourne deux autres, Nouvelle Vague (en compétition à Cannes) et Allemagne neuf zéro. Cette trame, déjà un roman en soi, est entrecoupée par deux autres « intrigues » : des bouts de scénario du film en devenir, où sont présentés les personnages, les actions, les intentions, etc., et un récit historique, Le Bas-tiers-d’en-haut, où l’on suit Danton et Robespierre qui ont tous deux survécu à la Révolution (l’un à 72 ans, l’autre 95). Ce premier roman est une curiosité, un ovni, et le fait qu’il ait trouvé un éditeur est diablement revigorant. On attend le suivant de Thierry Froger avec une vraie curiosité.

 

La danse sorcière est le deuxième roman de Karine Henry, près de dix ans après La Désoeuvre (sic) qui donnait à lire, alternativement, le récit d’une jeune fille, à qui est léguée la demeure familiale, et les échos souvent délirants, toujours douloureux, de la vie intérieure de sa sœur aînée ferraillant contre elle-même et les Autres pour parvenir à mener à bien un récit qu’elle nomme « l’œuvre ». Ici, il est question d’une danseuse, Else, traumatisée par un drame familial : lorsqu’elle avait trois ans, sous ses yeux, et par sa faute, son père a été renversé, et tué, par une voiture dont le conducteur ne s’est pas arrêté. C’est sa grand-mère qui l’a élevée et initiée à la danse, conférant à cette pratique une dimension psychothérapique et quasiment spirituelle. Dans un savant désordre temporel, de 1974, date de l’accident, à 2009, en égrenant les années où elle est danseuse à l’Opéra de Paris ou dans la compagnie des Kachinas, en passant de La Danse sorcière au Sacre du Printemps, de Pina Bausch à Carolyn Carlson, nous nous trouvons dans les pas, et dans la tête, de cette femme qui, rejetée par sa mère, n’est jamais parvenue à se construire sereinement. Ce roman formidablement ambitieux, tant par sa construction que par la personnalité de son héroïne, est en outre traversé par un suspense : de la fenêtre de son salon Else distingue, derrière la fenêtre du studio de l’immeuble d’en face, une « présence », quelqu’un qui la fixe. Son mari peine à la croire, et pourtant elle a raison. La résolution de ce mystère fera la lumière sur la mort de son père. Paru en janvier dernier, cette Danse sorcière est assurément l’un des grands romans de l’année.

 

Fort de son souffle épique, La Sonate de Bridgetower se dévore avec bonheur. À la suite d’un père et son fils, l’un premier page du prince austro-hongrois Esterhazy (Frederick de Augustus), l’autre violoniste génial de neuf ans (George), l’un Noir (de Barbade), l’autre mulâtre, l’auteur congolais, Emmanuel Dongala, entraîne le lecteur dans une traversée de l’Europe, de Paris à Vienne en passant par Londres, de 1789 à l’aube du siècle suivant. Une Europe version musique classique, où l’on croise, entre quelques grandes figures de cette époque – Jefferson, Lavoisier, Dumas, Condorcet -, le fameux Chevalier de Saint-Georges, surnommé le « Mozart noir », Haydn ou Beethoven. De la vraie trame romanesque, soutenue par des personnages forts et une dimension historique stimulante.

 

Je m’en voudrais de ne pas mentionner dans ce bref aperçu la collection L’Ouest–le vrai lancée en novembre 2013 chez Actes Sud sous la direction d’un amoureux du genre, dont il est un connaisseur aussi affûté que passionné, Bertrand Tavernier. Qui la présente ainsi : « Tout à la fois films et livres, j’ai choisi ces romans pour l’originalité avec laquelle ils racontent cette époque, pour leur fidélité aux événements historiques, pour leurs personnages attachants, le suspense qu’ils créent… Mais aussi pour leur art d’évoquer des paysages si divers dont leurs auteurs sont amoureux : Dakota, Oregon, Texas, Arizona, Utah, Montana… L’Ouest, le vrai, quel irrésistible dépaysement ! » Quatrième tome de la saga The Big Sky (le premier est La captive aux yeux clairs, devenu le chef d’œuvre d’Howard Hawks), L’irrésistible ascension de Lat Evans (Duel dans la boue de Richard Fleischer), est le quatorzième titre de cette collection. Le réalisateur de Dans la brume électrique considère cette œuvre comme « la plus mûre et la plus aboutie » de son auteur, A. B. Guthrie (1901-1991). Il s’agit d’un roman où la dimension sociale est accusée. À la fin du XIXe siècle, Lat Evans quitte la terre de ses parents pour s’enrichir, et il gravira effectivement l’échelle sociale jusqu’à devenir un notable. C’est le chemin suivi pour en arriver là, et notamment l’époque où il est chasseur de loups, qui est raconté avec un beau mélange d’actions, de descriptions et de dialogues, le tout saupoudré d’émotions, dans la plus pure tradition du western.

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