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Acteur et spectateur du paysage


Une carte blanche de Denis Marion, de l’asbl Epures, publiée dans espace-vie l juin 2015 l n° 252
 

« La modification du paysage est aussi l’affaire des petits détails quotidiens »

« Pour autant que les actes et travaux projetés, soit respectent, soit structurent, soit recomposent les lignes de force du paysage, un permis d’urbanisme peut être octroyé en dérogation aux prescriptions d’un règlement régional d’urbanisme, d’un règlement communal d’urbanisme, d’un plan communal d’aménagement ou aux prescriptions ayant valeur réglementaire d’un permis de lotir, etc. »

Ces principes définis à l’article 113 du Cwatupe moribond se retrouveront, parait-il, dans un de ses avatars à paraitre prochainement au journal officiel. Selon d’éminents experts, respecter, structurer ou recomposer le paysage est finalement tout et son contraire et l’argumentation, la motivation en termes légaux, devra soutenir, justifier les choix posés.

Des gens importants, autour d’une table, entourés de conseillers bien sérieux, discutant du sexe des anges et des lignes de force du paysage, ont rédigé le contenu de ces décrets. D’autres, après la publication de nombreux textes, se lancent dans l’interprétation de ces commandements selon le camp qu’ils défendent. De leur côté, des citoyens se moquent de ces arguties et considèrent que ces lignes doivent rester de force, parce qu’un paysage ne se meut pas, sauf peut-être certaines dunes ou déserts.

Le paysage fait partie de notre vie

Tout cela est extrêmement important, excessivement peut-être, parce que le paysage est partie intégrante de notre vie. Il faut pouvoir « objectiver », verbe fourre-tout, sa situation pour définir son évolution. Il faut l’appréhender « scientifiquement » si tant est que cela soit réellement possible, mais il ne faut pas négliger ses aspects culturel et sensuel.

Les paysages ont évolué de tout temps, et pas seulement du fait de l’être humain. Les incendies de forêt, les inondations, l’évolution naturelle des landes façonnent l’aspect de nos environnements.

L’homme y a mis sa patte, certainement dans nos régions. Un lotissement, une usine, une porcherie vont être directement perçus comme une « atteinte » au paysage. Mais des pratiques culturales peuvent également influencer le ressenti. Des champs de maïs ne sont pas des prairies. En Ardenne, la transformation de bosquets de feuillus en pessières a eu un impact non négligeable sur la représentation culturelle que nous nous faisons de cette région. Pour les générations actuelles, elle est une terre à épicéas alors que cette évolution est somme toute récente.

Mais il nous semble qu’il y a deux écueils sur lesquels ne devraient pas échouer nos réflexions :

– D’une part, limiter le paysage à une portion de territoire. Le paysage n’est pas uniquement cette étendue libre de champs et de prés à la sortie du village. C’est le village également, ses rues et ses ruelles, ses jardins.

– D’autre part, il serait très réducteur de ne considérer que les projets de « grande ampleur » comme facteur de modification. Tout ce qui se trouve dans le paysage le modifie, l’altère ou l’améliore.

Une responsabilité personnelle

L’habitude de clore nos propriétés avec des palissades crée des rues où l’on se sent enfermé, mal accueilli, alors qu’une haie sauvage ou un vieux mur ne donnerait peut-être pas la même sensation. Nos jardins sont meublés de jeux et jouets de couleurs vives, de chalets suisses. à chacun d’imaginer l’impact visuel. L’état de la voirie joue également un rôle. La présence de déchets, de poubelles trop pleines ou de panneaux publicitaires influencent la perception, comme le ferait aussi un environnement « trop aseptisé » où aucun brin d’herbe ne dépasse.

Tous ces exemples ont la particularité d’être relativement éphémères.

Les voitures peuvent être bannies de la place, les chalets suisses démontés, les papiers balayés et les jeux de jardin terminer leur existence au parc à conteneurs. Mais ils ont aussi comme particularité, par leur constance, d’avoir une influence sur le paysage et d’être de la responsabilité de tout un chacun.

La modification du paysage n’est finalement pas qu’affaire de « grands projets », mais aussi de petits détails quotidiens. Il serait bon de se le rappeler.

Réagissez

  • Ce qui compte vraiment

    Le collectif Calvin & Hobbes accueille Barkas, une vieille connaissance, pour ses chroniques.

    Face à l’urgence politico-climatique, l’auteur s’insurge. Prônant à la fois des actions concrètes et un changement de regard sur nos sociétés et leurs écosystèmes, il rappelle le caractère impératif d’une sortie de la culture capitaliste. En effet, cette dernière met l’homme en situation de grand péril car elle menace directement son existence. Pour espérer sortir de l’ornière, il est indispensable de prendre conscience des bases sur lesquelles sont fondées nos sociétés en réalisant un véritable virage anthropologique. Il propose par exemple d’instituer l’eau en élément sacré afin de réparer une nature détruite par l’économie. À travers cet ouvrage, l’auteur propose un véritable retour aux équilibres naturels seuls capables de résoudre les crises successives que nous traversons et de soutenir l’aventure humaine.

    Il y aurait peut-être mille raisons de s’attaquer à la prose de Fabrice Nicolino, ne serait-ce que pour la douce violence de ses propos. Mais quand il écrit que « Dans le domaine de la crise écologique, il est manifeste à mes yeux que l’énormité des menaces conduit de même à l’évitement psychique. Chacun sait au fond de lui que la triste fête des écrans plasma et des voyages aux Maldives est terminée. Mais les derniers jours de Pompéi sont tout de même plus plaisants que le partage de l’air, de l’eau et du pain avec ces éternels gueux qui gâchent les réjouissances » n’a-t’il pas écrit l’essentiel de notre aveuglement.

    Nous croyons tout savoir, tout résoudre, quitte à nous brancher à une machine pour survivre. Nous croyons avoir les pleins pouvoirs sur la nature et pourtant…

    Pourtant, En Nouvelle-Zélande comme en Inde, trois fleuves, dont le Gange, viennent d’être dotés du statut de « personnalité juridique », qui en fait des entités vivantes en matière de droit[i].  L’eau et ce qui l’entoure aurait-elle (aurait-elle ou auraient-ils?) les mêmes droits que les humains ?

    Une tribu néo-zélandaise est devenue la représentante d’un fleuve, dont le nom maori est Te Awa Tupua, en faisant reconnaître qu’il était une entité vivante, « partant des montagnes jusqu’à la mer, y compris ses affluents et l’ensemble de ses éléments physiques et métaphysiques [ii]».

    Plus près, Peter Wohlleben, dans « La vie secrète des arbres, Ce qu’ils ressentent, comment ils communiquent, un monde inconnu s’ouvre à nous », nous fait  découvrir tous les petits secrets insoupçonnés que renferment les bois, les connexions, invisibles à nos yeux, la communication entre voisins, le soin qu’un parent peut avoir pour ses héritiers,… Les arbres seraient donc capable de travailler à leur avenir.

    Fabrice, Peter, mais aussi Catherine Larrère, philosophe, Gilles Boeuf, biologiste et Stéphane Foucart, journaliste qui sont convaincus que la biodiversité, dont l’humain n’est  qu’ un élément parmi les autres, a besoin de grands principes,

    Ecoutez le podcast

    nous disent simplement, comme beaucoup d’autres avant eux, que nous devons changer de lunettes, que nous devons voir la nature autrement, nous avec nos millions de bactéries et nos quelques cellules humaines.

    Mais est-ce possible? Pouvons-nous envisager les choses autrement ? Il s’agit d’abord de remettre en question notre anthropocentrisme. De remettre en questions nos cosmogonies.

    Il s’agit peut-être également de remettre en question nos recettes sans doute éculées pour mener entre autres, l’économie, donc le monde. Faut-il supprimer le capitalisme, comme nous y invitent Fabrice Nicolino ou Daniel Tanuro[iii] ? Faut-il l’amender ? Faut-il inventer autre chose ?

    Mais les humains étant ce qu’ils sont, nous devrions, avant les moyens,  d’abord sans doute nous accorder sur les résultats, c’est-à-dire, sur le nécessaire et le superflu. De quoi avons-nous besoin pour vivre ?

    D’aucuns s’accordent pour dire que si nous vivions avec le confort d’un Français du début des années soixante, tout le monde sur terre pourrait bénéficier de ce confort sans oblitérer l’avenir non pas de la planète, mais d’une planète sur laquelle nous pourrions vivre.

    Est-ce vrai ? Si l’en croit cette étude[iv] réalisée par le WWF-France, en 1960, l’empreinte écologique des Français dépassait déjà une planète. Mais soit, avec l’amélioration des techniques, les usages quotidiens d’un Français de 1961 seraient probablement moins dévastateurs.

    Le taux d’équipement des ménages entre 1954 et 1975[v]

    Mais qui se souvient de la manière de vivre en 1960 ?  Nos pratiques actuelles sont si radicalement différentes. Pourrions-nous sans contrainte modifier nos comportements ? Peut-être faudrait-il que nous nous accordions sur ce « minimum vital » ? Parce que c’est l’enjeu pour avoir une planète viable.

    Est-ce une utopie ? Sans doute. Sauf si nous travaillons sur ce qui compte vraiment.


    [i] https://www.franceculture.fr/environnement/en-inde-et-en-nouvelle-zelande-le-fleuve-reconnu-comme-un-etre-vivant

    [ii] http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/03/20/la-nouvelle-zelande-dote-un-fleuve-d-une-personnalite-juridique_5097268_3244.html#sODpCHDlEZq5qw3J.99

    [iii] http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-l_impossible_capitalisme_vert-9782707173232.html

    [iv] http://structures.ac-martinique.fr/eedd/EmpreinteFrance4p%5B1%5D.pdf

    [v] https://www.france-examen.com/brevet/annales/histoire-geographie/annees-60-et-modes-de-vie-1627.html