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Aux urnes, citoyens !


L’autre premier d’avril, le poisson de la Première de la chaîne radiophonique publique a consisté à annoncer la possibilité désormais accordée de voter par SMS (en français d’aujourd’hui : « short message service »). A y regarder de plus près, l’annonce aurait pu ne pas être un canular, car elle ne laisse pas d’être assez plausible. Je parie que des petits malins y ont déjà pensé (comme ils ont sans doute pensé à utiliser à cette fin Internet, ce dispositif que tout citoyen sera bientôt obligé de posséder au bénéfice de sociétés privées échappant à tout contrôle, ou presque) : finies les longues attentes dans les bureaux de vote, finie la corvée d’un dimanche tous les combiens, fini le chipotage devant des écrans mal embouchés. On me rétorquera qu’ainsi le vote devient payant, et qu’il risque de perdre toute confidentialité. Qu’à cela ne tienne : l’Etat pourrait très bien décider de faire figurer la dépense engagée sur la déclaration d’impôts (à envoyer aussi par SMS, pourquoi pas ?) et le citoyen consciencieux pourrait envisager de remplacer l’isoloir par son cabinet d’aisances. Pas besoin de loi pour cela, une charte d’éthique, c’est dans l’air du temps, suffirait.

Voter par SMS, c’est nier le caractère solennel du vote, moment où se renouvelle le contrat social qui fonde l’existence commune. En démocratie, celui-ci procède de l’élection de mandataires se présentant librement et librement choisis, au scrutin secret, à la suite d’une campagne menée au sein d’un espace public ouvert à tous. Voter, cela ne devrait pas être une corvée, mais bien une occasion de célébration. Quand le peuple souverain réaffirme sa souveraineté, il ne le fait pas à la sauvette.

Certes, le vote ne suffit pas à asseoir la démocratie. Encore faut-il qu’il soit libre, et qu’il couronne un débat public organisé selon les principes de la complète liberté d’expression. Il est de nombreux pays où sont mis sur pied des scrutins qui ne sont que parodies. Lors du dernier de ceux-ci, en Tunisie, le président Ben Ali, qui se représentait pour la nième fois, n’a « fait que » quelque 96% des voix, ce qui ne constitue pas vraiment un cuisant échec. Et l’on trouverait certainement des endroits où, en comptant tous les votes des morts utilisés pour bourrer les urnes, on arriverait pour le candidat au pouvoir à des scores dépassant les 100% !

Le débat public est d’importance primordiale pour défendre et illustrer un système démocratique digne de ce nom. C’est sans doute là que le bât blesse sous nos cieux maussades, d’où le désintérêt pour des élections qui passent de plus en plus pour des événements routiniers, sans grandes conséquences pour notre vie de tous les jours. « On prend les mêmes et on recommence », à moins qu’on ne prenne, c’est à la mode chez nous, les fils ou les filles des mêmes. Les débats sont désormais confisqués par le pouvoir télécratique. A quelques minutes d’intervention accordées par tête de pipe, juste le temps de sortir la « petite phrase » qui fera le tour du Landerneau politique, c’est aux panels rassemblés sur le petit écran que revient l’essentiel des controverses. Cette réduction dramatique, à peine amplifiée par les commentaires et les compléments d’information de la presse écrite, en perte d’audience s’il ne s’agit pas de sports ou de pipoles, est accompagnée par la perte de légitimité dont pâtissent, au su de leur plein gré, les acteurs de la scène politique. Ceux-ci engagent davantage leur « image » que leur « parole », cette dernière revêtant du reste le plus souvent les haillons de la langue de bois.

Le spectacle de la politique est entré comme les autres émissions télévisées, relayées par la Toile, dans l’ère du divertissement. On jouera tantôt l’histrion enivré (Daerden), tantôt la pipolisation (Milquet), tantôt le bœuf borné (De Wever), tantôt le clone de Gaston Lagaffe (Leterme), tantôt le premier de classe injustement chahuté (Reynders). Les congrès des partis, expédiés en quelques heures, le temps qu’il faut pour ratifier les décisions de la direction, prennent l’allure de représentations de cirque ou de music-hall. Nous sommes entrés, en politique aussi, dans l’ère du djembé.

Au moins resterait le caractère solennel du vote en isoloir, moment privilégié de reconstitution de l’espace public. Déjà, le vote électronique, entraînant une réduction des garanties offertes aux citoyens quant à la confidentialité et la prise en compte de leur vote (j’y ai toujours été pour ma part opposé), avait amputé l’occasion d’une partie de sa solennité. Ce qu’il est resté est maintenant convoité, afin de la faire disparaître et rendre anodine ladite occasion, par les margoulins de l’informatique, déguisés en experts ou en « trend setters ».

C’est la raison pour laquelle il ne fallait pas trop rire du poisson d’avril de la RTBF. Il était dans l’air du temps et cet air, pour l’atmosphère démocratique, est de plus en plus chargé de dangereux polluants.

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