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Bandes dessinées (1) Tardi et quelques sexagénaires


Honneur au récent septuagénaire Jacques Tardi qui, depuis plus de quatre décennies, nous enchante avec ses albums où il s’intéresse d’abord à l’humain, qu’il soit plongé dans une période trouble (les deux guerres mondiales, la Commune…) ou qu’ils tentent de trouver leurs marques dans un quotidien parfois brouillé (par exemple les adaptations de Léo Malet/Nestor Burma ou de Machette).

Le dernier assaut (Casterman, accompagné d’un CD de Dominique Grange dont certains textes sont signés Tardi lui-même et dont les paroles sont reprises à la fin de l’ouvrage) est, promis-juré, son dernier album consacré à la Première Guerre mondiale après, notamment, C’était la guerre des tranchées ou Putain de guerre. Il revient sur cette boucherie à travers l’histoire d’Augustin, un brancardier qui croise successivement un capitaine raciste considérant les tirailleurs sénégalais comme de la chair à canons, des soldats de petite taille engagés dans l’armée anglaise ou des victimes du gaz ypérite. Une fois encore, de manière quasi documentaire, c’est l’horreur de cette guerre commandée par des criminels qu’il dénonce avec une puissance graphique inégalée. Repris par Moynot, le héros de Léo Malet dont Tardi a fixé la charte graphique revient dans Nestor Burma contre C.Q.F.D. (Casterman). A Paris, en 1942, le détective privé s’intéresse à un crime auquel pourrait être mêlée une femme qui était sur les lieux – et qui ne lui déplaît pas. Elle pourrait aussi être liée au vol d’une cargaison d’or qui a défrayé la chronique quatre ans auparavant. Une enquête comme toujours solide où intervient, dans le rôle du maître-chanteur, le directeur d’une revue de caniveau, Ce Qu’il Faut Dévoiler (C.Q.F.D.).

François Schuiten, Bernard Hislaire, Benoît Sokal et Frank Pé, nés tous les quatre au milieu des années 1950, ont publié leurs premières histoires une vingtaine d’années plus tard. Et comptent parmi les meilleurs auteurs BD actuels. Avec son indéfectible complice Benoît Peeters, le dessinateur des Cités obscures  propose la seconde partie de Revoir Paris (Casterman), une aventure qui se déroule dans un futur indéterminé. Au terme d’un long voyage à partir de l’Arche, la planète où une poignée d’humains se sont réfugiés plusieurs décennies auparavant, Kârinhi est enfin arrivée à Paris, cette ville qui la fait rêver depuis son enfance. Seule survivante du Tube, sinon un autre voyageur porté disparu, elle est interrogée par des Terriens intrigués quant aux raisons de sa venue. Aidée par un « dissident », elle tente de rejoindre le centre de celle qui fut jadis la Ville Lumière. Durant son périple, elle va découvrir des monuments emblématiques. Le dessin, comme toujours somptueux, entraîne le lecteur dans un univers propre au dessinateur depuis les Murailles de Samaris, mais à chaque fois différent et toujours fascinant.

Sa découverte de Paris commence par le Musée des Arts et Métiers où Schuiten expose jusqu’au 27 février. Dans Machines à dessiner (Casterman), le très bel album qui accompagne cette exposition, l’artiste se confie longuement à Benoît Peeters. Il parle de son enfance, de sa passion précoce pour le dessin, de son passage par Saint-Luc dans la classe de Claude Renard, de ses premiers albums, de la « dimension artisanale » de son travail, des outils qu’il utilise ou de l’importance de la perspective. Mais la priorité est donnée, évidemment, à l’illustration, et les dessins magistraux qui composent l’ouvrage rappellent l’infinie richesse du trait de leur auteur, époustouflant de finesse et de précision.

Après Bidouille et Violette (superbe Intégrale chez Dupuis), Bernard Hislaire, alias Yslaire, s’est lancé en 1986 dans Sambre, une série ambitieuse dont ne paraît, trente ans après, que le septième épisode. Il faut dire qu’entretemps, il a réalisé d’autres albums (XXe ciel.com, Trois Vierges, Le ciel au-dessus de Bruxelles) et que, sous le titre générique « La guerre des Sambre », la série-tronc a connu deux déclinaisons dont il a écrit le scénario, Hugo & Iris (dessin de Jean Bastide et Vincent Mézil) et Werner & Charlotte (dessin de Marc-Antoine Boidin). Fleur de pavé (Glénat) est magnifique, à l’instar des précédents volumes. Nous y suivons, en 1858, les chemins bien différents des jumeaux Bernard-Marie et Judith. Tandis que le premier, en proie à des cauchemars peuplés par les fantômes de ses ancêtres, est élevé par sa tante, la seconde quitte son orphelinat pour être adoptée par une famille de la grande bourgeoisie parisienne. Mais la funeste malédiction des Sambre ne les épargnera pas. Le dessin est d’une beauté sidérante, avec un souci constant du détail et générateur d’une émotion esthétique rare en BD.

C’est en 1978 que Benoit Sokal entame Les aventures de l’inspecteur Canardo (Casterman). Près de quarante ans plus tard, le plus célèbre canard de la bande dessiné inspecte toujours, au mieux de sa forme, dédaignant moins que jamais lever le coude. Depuis quelques épisodes, ses pattes palmées l’emmènent au Duché du Belgambour dirigé de main ferme par une duchesse peu regardante sur ses façons d’affermir son pouvoir.  Après Mort sur le lac, où il était question d’immigrées wallonnes clandestines retrouvées mortes dans le lac qui sépare ce petit Etat de la Belgique, La mort aux yeux verts commence par une bien triste nouvelle pour les fidèles lecteurs de la série : le commissaire Garenni, grand buveur devant l’éternel mis à la retraite après une bavure, mais qui avait repris du service dans l’enquête précédente, a été retrouvé foudroyé sur le ponton d’un canal où il avait l’habitude de taquiner le goujon. C’est du moins la version officielle mais pas celle de sa fille, Angela, devenue officier de police belge, qui convainc le vieil ami de son père de reprendre l’enquête. Le duo doit affronter une « nettoyeuse » qui n’hésite pas à trouver la patte de ce pauvre Canardo. Et pendant ce temps-là, pour « se rapprocher du peuple ». la duchesse est venue s’encanailler dans la restaurant du port où le privé se fait soigner. Par son humour et la qualité de son dessin, ce 24e épisode aux tons crépusculaires est fidèle à cette série qui ne déçoit jamais.

Frank Pé a fait ses premiers pas comme dessinateur BD en 1978 avec la série Broussaille (scénario de Bom) qui a connu cinq albums entre 1987 et 2003 (avec une éclipse entre 1989 et 2000). Le premier volume de l’Intégrale éditée par Dupuis regroupe les deux premiers épisodes, Les baleines publiques et Les sculpteurs de lumière, précédés par un volumineux dossier de 144 pages. Le parcours du dessinateur y est retracé, ainsi que la genèse de la série, magnifiquement illustrés de dessins et croquis divers (ceux réalisés à Saint-Luc, sa première Carte blanche parue dans Spirou en 1973, un récit complet publié en 1979, des projets de couvertures, etc.). Sont également repris « Les papiers de Broussaille » dans lesquels le jeune héros raconte son amour pour la nature et les animaux, entrecoupés par une douzaine de courtes histoires fantaisistes et poétiques inédites en album. La fantaisie et la poésie sont d’ailleurs les traits principaux des aventures de ce garçon rêveur à l’imagination débridée. Dans le premier épisode, il s’étonne de retrouver son rêve dans un livre écrit cinquante ans plus tôt par quelqu’un qui a habité sa rue. Dans le second, il rend visite à son oncle qui vit dans un village dont l’usine de retraitement des déchets est loin de faire l’unanimité. Il rencontre aussi une fille de son âge, rêveuse comme lui.

Après une douzaine d’autres dessinateurs et scénaristes, Frank Pé s’est approprié, le temps d’un album, les héros popularisés par Franquin. La lumière de Bornéo (Dupuis, scénario Zidrou) est le dixième volume de la collection « Le Spirou de… ». Bornéo n’est pas l’île du sud-est asiatique mais le nom d’un gorille de cirque. Pas n’importe quel cirque, celui d’une vieille connaissance de Spirou, Monsieur Noé, qui, justement, « hérite » de la fille qu’il a eue douze ans plus tôt en Afrique mais qu’il n’a quasiment jamais connue. Et comme il a trop à faire avec sa ménagerie, il demande aux deux héros de l’héberger, ce qui ne va pas sans mal, l’adolescence ayant un sacré caractère. Pas n’importe quel gorille non plus, celui-ci possède un don pictural assez exceptionnel qui attire des convoitises. On croise aussi le comte de Champignac enquêtant sur une prolifération de champignons noirs. Frank Pé s’est semble-t-il beaucoup amusé à mettre en images, dans un style semi-réaliste, cette histoire dont il est à la base. Moins abouti que Zoo (scénario Philippe Bonifay, intégrale Aire Libre), l’un des chefs d’œuvres de ces dernières années, cet album est très amusant, et particulièrement dynamique, offrant une facette différente des deux héros. Et du dessinateur qui, par crowdfinding, a récemment financé son projet de parc animalier, L’animalium.

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