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Belga Bordeelo, 2


BELGABORDEELO_ptPosons que le processus de création de Belga Bordeelo est désormais lancé. Depuis la première livraison de ce journal, nous avons, Frédérique (Lecomte, la metteur en scène), Christine (Mobers, la scénographe) et moi opéré une sélection plus resserrée des stimuli à suggérer aux comédiens pour leurs improvisations, visionné Au feu les pompiers de Forman et une partie du Playtime de Jacques Tati pour les costumes et la conception des décors, et répondu à un entretien pour la presse régionale (Le Soir, édition de Mons). Celui-ci ne donne qu’une vision très plate du projet : Frédérique met souvent en avant «l’ironie de la catastrophe » qui va traverser le spectacle ; à quoi j’ajouterais que celui-ci ne saurait se résumer ou se réduire à la simple question de la belgitude : il s’agit bien de mettre en scène la réalité d’un conflit, et l’essence du spectacle n’aboutira pas à organiser une réconciliation finale. L’affiche et le flyer, chacun pourvu d’une présentation du spectacle dans les deux langues, sont quasiment prêts.
C’est surtout la rencontre de ce dimanche, à la Maison folie de Mons, qui a amené le projet dans un registre supérieur. L’une des questions récurrentes qu’il suscitait entre nous était celle de l’émotion. Comment faire naître l’émotion, sachant que le thème (la fin de la Belgique et la représentation et les clichés que chacune des Communautés, dans ce conflit, se font de l’autre) risquait d’entraîner le spectacle dans un pur jeu de massacre et de le faire basculer dans une surenchère stérile et sans objet ? Mais, brusquement, l’émotion était là ! Il n’est pas facile de décrire cette apparition. Cela tient, entre autres, à un glissement de la répétition vers d’autres stimuli encore : «Se serrer la ceinture » ou «Expliquez un déclassement économique que vous auriez subi». Dans cette dernière improvisation, une dizaine d’acteurs parlent, chacun dans sa langue selon le principe du spectacle : et, moment impalpable, plus besoin de traducteur passant d’une langue à l’autre, puisque tous évoquent les mêmes tourments devant la crise économique et ses conséquences : du coup, les spectateurs ne sont pas gênés par leur ignorance de l’autre langue et comprennent, non ce qui est dit mais de quoi il est question. Il y a eu là, avec une grande intensité, l’émergence d’un groupe.
La dernière improvisation était joyeuse : la «danse des caddies, façon Bollywood». En file indienne, les acteurs conduisent une charrette dans un grand magasin et la remplissent, par de grands gestes empathiques, annonçant au passage les produits : «Lait» ; «Melk» ; «Brood» ; «Pain» ; «Vlees», etc. On peut imaginer que ces «clients» n’ont pas de quoi payer le contenu de leur caddie. Alors, Walid, le meneur de jeu gantois, lance : «On va passer à la caisse ?», et les autres, dansant et bondissant derrière lui, crient à tue-tête : «Non, pas encore !» ; et le même, en flamand : «Zullen we aan de kassa passeren ?» Et tous les autres, à l’unisson : «Neen, nog niet !» Les acteurs ont respecté à fond l’instruction de Frédérique : «Amusez-vous, allez…». Et nous, spectateurs, aussi…
Ces scènes-là fonctionnent : nous allons sans doute les garder, sous cette forme ou en les mêlant à d’autres improvisations. Le projet va prendre corps : la difficulté sera de ne pas se tromper en lançant les stimuli : si l’un ou l’autre ne donnent rien ou ne sont pas utilisables, ce temps perdu ne sera pas facile à rattraper. Mais on n’en est pas là.

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