Facebook

Belga Bordeelo, 3


BELGABORDEELO_pt
Discussion au téléphone avec Frédérique, après ses premières répétitions avec le groupe de Gand (du 4 au 6 décembre), auxquelles je n’ai pu assister. C’est l’occasion de préciser les axes et les options de Belga Bordeelo, ce qui n’est pas de refus.

Quoique partant du «conflit» que l’on sait, le principe du spectacle est, de manière aussi non paradoxale que possible, de s’extirper de la «problématique belge » et de tendre vers la requalification des existences mises en scène, tant individuelles qu’au sein du groupe. La raison en est simple : la matière est ingrate, et le thème en tant que tel n’a pas une grande profondeur et pourrait facilement se réduire à un jeu de massacre. C’est la difficulté de la démarche : il faut apporter au thème la subtilité qui lui manque. De même, par la dramaturgie, il faut arriver à ne pas demeurer dans les bornes confortables du cliché.

Bien sûr, les clichés sont véhiculés par des groupes, qui sont imperméables par définition à une réflexion poussée. En même temps, le cliché ne saurait se résumer à un pur réflexe collectif de méfiance ou de rejet, puisque chaque groupe est forcément composé d’individus qui, à un degré ou à un autre, manifestent chacun par lui une forme d’appartenance ou d’adhésion. Le groupe n’est donc pas uniquement une lourde masse, que personne ne pourrait soulever et donc personne ne pourrait s’échapper.

C’est là qu’il faut travailler. Je lui fais quelques propositions, dont elle approuve l’esprit :
Stimulus : décrivez celui qui est en face de vous (son visage, sa silhouette mais aussi ses vêtements), sans basculer dans la caricature.
Stimulus : chacun parle du cliché qu’il vient d’énoncer – d’où il le tient, où il l’a lu, avec qui il en a parlé.
Stimulus : expliquez (un wallon et un flamand) la Belgique à un étranger.
Stimulus : histoires personnelles : chômage ; déclassement ; racisme à l’embauche ; déboires et exploitation de clandestins, etc.
Ces histoires personnelles permettent de singulariser chaque comédien, d’apporter de l’émotion et de la profondeur dans le spectacle, et constitue un élément d’identification pour le spectateur. Ainsi, dans cette structure, le véritable sujet (l’identité) apparaît, en dépit de la force d’attraction des clichés sur l’Autre – et retourne cette force factice contre elle-même.

Fred me dit qu’elle m’enverra une première livraison de son propre «journal» du processus, reproduit ici :

Le 6 décembre 2009

Première répétition avec les Gantois

Est-ce que St Nicolas passe pareil pour les Flamands ou les wallons ?

Qu’est-ce que St Nicolas vous a apporté aujourd’hui ?

Depuis deux jours de répétitions à Gand,  nous travaillons sur les clichés, car il faut  bien les dire avant que de s’en débarrasser.

Exorciser ses a priori

Depuis vendredi, nous avons abordé des questions relatives au complexe. Les Flamands me disent qu’ils sont complexés – s’ils savaient pour nous !

.Je n’ai pas osé affronter le complexe de front, j’ai plutôt posé une double question : « J’ai perdu confiance le jour où» ; «J’ai retrouvé ma confiance le jour où ?». C’était personnel et émouvant, mais je n’ai pas accédé au complexe proprement dit.

Sur les clichés, je n’ai travaillé que sur les épreuves : faites faire une épreuve à l’autre, pas nécessairement en rapport avec le problème communautaire.

C’est ici que les problèmes arrivent.

C’est bien gai, les clichés : un striptease du  Flamand : une majorette, un lion, un colon, un curé  Un défilé du genre de celui des ecclésiastiques dans le Fellini Roma que nous regardons sur You tube. Nous travaillons sur ce mode : le défilé des malades wallons perfusés par les flamands, genre Radeau de la Méduse, le  costume du gréviste wallon qui ne veut pas travailler et de l’hystérique flamand qui veut travailler, le défilé des parapluies, le défilé des éleveurs de cochons, le défilé  des pédophiles…

Je ne sais pas si on y pense vraiment.

Je dis à Carla : « Tu sais, la semaine prochaine, je serai à Mons, vous aurez votre dose aussi.

Elle me dit qu’avant, elle n’aurait jamais osé parlé de cela, que son père a été plusieurs années prisonnier des russes, puis en Belgique. Qu’il parle sept langues et que, petite, elle a été écartée parce que son père était un «zwart», un «noir»

Je rentre à Bruxelles, pour aller au cirque Bouglione avec mes enfants. J’aime ce cirque et guère les autres, ceux du «nouveau cirque». Je  ne suis pas rassurée sur ces répétitions. Je me rends compte que les stimuli portent beaucoup sur les clichés, les a priori, les bassesses communautaires. Je ne veux pas faire un spectacle qui soit comme une compétition de celui que osera dire le plus d’énormités sur l’autre. A ce titre, ce que Carla m’a dit en aparté devrait être un guide : au travers de tout ce cirque-là, il y a des histoires personnelles, des désirs de connaître l’autre : ce qu’il mange, ce qu’il pense réellement s’il voudrait vivre chez l’autre. Pourquoi il parle ou pas la langue de l’autre, qu’est-ce que ça lui fait ?

Il faut mettre cela dans des scènes de théâtre.

Si je prends le concours de la personne la plus sympathique, que disent les concurrents ?

Qu’est-ce que St Nicolas m’apporte aujourd’hui ? Un trajet un train vers Gand, des progrès fulgurant en flamand, et un passage de la frontière.

Le 7 décembre 09

J’ai passé le cap hier du cliché.

On est passé du « ON », au « JE ».

Voici le résultat d’une improvisation sur les questions qu’ils veulent poser aux wallons

Les questions aux wallons.

Quelle a été votre émotion quand vous avez appris que vous alliez jouer dans ce projet ?

Qu’est-ce que vous voulez changer ?

Est-ce que vous pensez que vous êtes mieux que nous ?

Avez-vous eu des contacts avec des délinquants flamands ?

Est-ce la première fois que vous êtes venus à Gand ?

Etes-vous complexé ?

Etes-vous content ?

Voudriez-vous venir vivre en Flandre ?

Est-ce la première fois que vous êtes dans un projet comme celui-ci ?

Voudriez-vous prendre ma place ?

Qu’est-ce que le bonheur pour vous ?

Est-ce que vous avez des préjugés ?

Quand avez-vous été dans la nature pour la dernière fois ?

Est-ce que vous êtes écolo ?

Combien d’heures vous dormez ?

Comment allez-vous ?

Est-ce que vous vous sentez bien ?

Vous dormez seul ?

Est-ce que vous voulez encore du roi?

Qu’est-ce que vous faites à la fin du mois quand vous n’avez plus d’argent?

Buvez-vous de la bière ?

Quelle impression avez vous de nous ?

Est-ce que vous avez un préservatif ?

Quelqu’un veut baiser avec moi ?

Allons-nous rester unis ?

Vous connaissez «La mer» de Charles Trenet ?

Comment vous sentez vous en Flandre ?

Connaissez vous Eddy Wally ?

Vous avez des enfants ?

Avez vous un saint à votre nom ?

Que faire contre la pédophilie ?

Est-ce que vous avez des souris ?

Est-ce que vous nous trouvez chouette ?

Vous sentez-vous bien ?

Avez-vous assez mangé ?

Etes-vous mieux que nous ?

Est-ce que vous êtes dans une compétition ?

Vous sentez vous libre ?

Est-ce que vous avez aussi des cartes bleues pour le chômage ?

Est-ce que vous avez du travail chez vous ?

Est-ce que le CPAS est populaire ?

Que pensez vous de la politique ?

Est-ce que vous regarder les films de Fellini ?

Est-ce que la politique wallonne est un grand cirque ?

Est-ce  que les politiciens wallons se remplissent les poches ?

Que pensez-vous de la séparation ?

Si vous jouez une compétition, qu’est-ce qu’elle devrait être ?

Qui va gagner ?

Est-ce que Bruxelles est une colonie islamique ?

Est-ce que vous êtes rattachiste ?

Est-ce que vous êtes fâchés contre nous ?

Frédérique Lecomte

Réagissez