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Belga Bordeelo, 4


Du point de vue de la préparation du spectacle, nous sommes maintenant dans la ligne droite opposée. Dans une course de fond, au dernier tour de piste, c’est le moment où, après avoir consolidé les acquis de départ, on adopte une trajectoire propre et bien en ligne, et où l’on se fie à la régularité des foulées pour prendre l’élan nécessaire à l’accélération en fin de parcours. Question de souffle et question de rythme mêlées ! Mais, dans la création au théâtre, les choses ne peuvent qu’être moins linéaires et moins limpides : le temps risque de manquer, les acteurs sont à revoir ou à tenir, la matière est trop abondante, il y a des doutes sur ce que l’on veut dire exactement, le problème récurrent de trouver l’émotion n’a pas encore trouvé sa solution, la faculté d’entraîner la mise en scène du côté du «bordeelo» et ainsi, de rester fidèle au titre du spectacle, n’est pas assurée. Bref, on se rend compte que, à rebours de la piste des athlètes, notre ligne droite est en pente.
Toutes ces interrogations sont apparues et ont été discutées, à des degrés divers et avec une fréquence variable, au cours des six jours (du 18 au 23 décembre) de répétitions à Gand, où Victoria de Luxe était la puissance invitante, dans un ancien bâtiment industriel (Dok Noord, site des ACEC), près du Zeehaven. Les acteurs du groupe de Mons étaient logés dans les dortoirs d’une auberge de jeunesse et ont été assister à une représentation au Campo, où le spectacle sera joué à Gand – en l’occurrence, il faudra adapter le dispositif de la mise en scène, puisque, là, il s’agit d’un vrai théâtre avec des gradins, tandis qu’à Mons le plateau en béton sera nu et une partie des spectateurs sera placé derrière les acteurs.
A Gand, Christine (la scénographe) avait emmené les premiers costumes pour certains hommes (Stefaan et Walid) ; et, le dimanche, un premier montage en continu s’est dégagé des répétitions. Puis, le mercredi, Fred a fait un autre montage en direct qui donnait un aspect du spectacle : «les acteurs commencent à trouver leur place et je commence à tous les «voir», m’écrivait-elle. La masse de stimuli jetés sur le papier a donc subi un premier écrémage ; de là un montage de séquences a pu être déterminé. Il est clair que, à l’origine, les deux groupes (wallons et flamands) sont nettement distincts – motif pour lequel ils doivent impérativement être égaux en nombre. Les présentations sont prudentes, on ne dépasse pas une certaine ligne, non tracée mais bien intégrée par chacun ; quand on se met à danser en couples mixtes, c’est avec un chiffon sur le front et le corps cassé en deux, les jambes raides et le cul levé. Les clichés deviennent des images arrêtées, qui figent les attitudes et calcifient les mentalités. Alors, arrive le décloisonnement. Les deux groupes commencent à se parler, à s’apprendre de simples évidences, qu’on croyait pourtant inaccessibles à l’autre ; le conflit en Belgique n’est abordé (et c’est très bien) que sous l’angle de la parole de personnes déplacées ayant abouti ici, et qui n’ont pas choisi d’y être ou ne comprennent pas sa nature. Les acteurs en groupe parlent d’eux-mêmes, de leurs vies, de leurs difficultés d’être, chacun dans sa langue ; et, au bout d’un moment, cela n’a plus d’importance, justement parce que l’on sait, sans les comprendre mais sans qu’il soit besoin de traduire, de quoi ils parlent. Telle est, pour moi, l’essence de ce spectacle – bien davantage que les considérations sur la coexistence de deux communautés à l’intérieur du pays. Décloisonner, pas forcément apaiser…
Comme dit Frédérique, «ce ne sera pas un spectacle très optimiste, je crois, mais c’est encore à voir» : sans qu’elle précise à ce stade dans quelle direction il va évoluer.

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