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Belga Bordeelo, 7


Jeudi soir, lors de la générale de Mons, tout est encore aléatoire. Marie-Jeanne est partie trois jours auparavant : la séquence des deux commères qu’elle formait avec Carla, qui revenait plusieurs fois dans le spectacle, doit être abandonnée – une variante avec Carla et Maman Marie, testée pour l’occasion pour achever le spectacle s’avèrera infructueuse. Ewoud apporte son énergie au rôle du meneur de jeu, pour remplacer Walid lors de la première ; Jean-Pierre, qui prend le relais de Marie-Jeanne, apporte sa stature.

Le montage flotte moins, mais il est clair qu’il va encore bouger : dans le train du retour vers Bruxelles, avec Christine et Ewoud, nous examinerons les problèmes sous toutes les coutures et envisagerons quelques ébauches de solutions. Ils feront leurs remarques à Fred par téléphone ; quant à moi, je mettrai tout cela au net le vendredi matin, en lui indiquant de nouvelles variantes, notamment concernant la fin (qui nous aura donné du fil à retordre jusqu’au bout), la question des traductions simultanées et les enchaînements entre les scènes. Pour revenir au jeudi soir au Manège, une journaliste du Soir nous a informés que, dans le cadre d’un partenariat de son journal avec De Standaard, une page entière consacrée à Belga Bordeelo paraîtra dans l’édition de samedi.

Le vendredi, coup de tonnerre ! L’article du Soir paraît le jour de la première :

http://iphone.lesoir.be/actualite/Culture/scenes/article_749846.shtml

Du coup, j’ai le sentiment qu’on change de registre et d’enjeu. Le projet est présenté comme un exemple de coopération artistique entre les communautés du pays : de là à le considérer comme représentatif d’une tendance de fond, et ainsi d’une volonté de réconciliation et d’unité du pays, le pas est vite franchi. Mais ce n’est pas notre option : si le maître mot est celui de « décloisonnement », nous ne perdons jamais de vue que le conflit entre francophones et flamands existe bel et bien, et qu’il serait absolument vain de le nier. C’est bien celui-ci qui est mis en exergue dans le spectacle, avec les moyens spécifiques du théâtre : comme dit Frédérique dans l’article, «le théâtre recrée du symbole et du sacré, mais il ne fera pas la révolution au niveau politique. Il ne faut pas croire que Belga Bordeelo va empêcher une scission. Ce n’est pas de la propagande, ni pour rester unis, ni pour se séparer».

La première est comme un enchantement. Quelque chose de l’ordre de l’exaltation nous saisit et nous mène au but commun. La salle est remplie, les spectateurs s’amusent et applaudissent même certains morceaux, les acteurs sont tous à la hauteur et jettent tout dans la balance de l’excellence (ce sera moins bon pour les deux suivantes). Le spectacle est désormais en place ; il vaut la peine d’en énumérer les séquences :

– A l’arrivée des spectateurs, Stefaan les invite à adopter une position correcte, à se serrer ou à reculer leurs jambes ; pendant ce temps, Gérard, qui porte une serpillière au liseré tricolore dans son talon, commence à mesurer des éléments (tibias, avant-bras) du public qui s’installe ;

– Maman Anna et Maman Marie sont dans une pirogue, Stefaan traduit. Maman Marie, à l’arrière de l’embarcation et exténuée par le voyage, tente de savoir où elles vont : «en Belgique», finit par répondre Maman Anna ;

– Le show commence. Jo, fouet à la main, harangue le public et crie : «Belga Bordeelo» en l’agitant au-dessus de sa tête ; ensuite, elle se retourne vers les comédiens assis en fond de scène, fait se lever les flamands puis les wallons qui enfilent chacun leur casque, et les fait tourner en sens opposé sur le plateau, en se présentant ;

– les wallons entament leur défilé des perfusés, Jean-Pierre dans une chaise roulante, les autres qui soufflent derrière lui et Gérard qui porte un bidon d’eau figurant un baxter ; Aziz, enfilant une blouse de médecin, s’agite autour d’eux pour les maintenir en état et finit par leur lancer des pièces de monnaie ; pendant ce temps, les flamands jouent les hommes d’affaires, nantis d’un parapluie et d’un attaché-case conquérant, sur lequel figure un auto-collant : «Zon en zee», «De toekomst behoort ons toe», etc

– Ewout s’avance vers le public et désigne les autres acteurs disposés en chœur : c’est le jeu du «oui ou non», auquel les spectateurs sont invités à participer : exemples de questions : «Zijn jullie boos op ons ?» – « est-ce que vous êtes fâchés contre nous, les flamands ?» ;

– Stefaan s’empare d’une échelle, la déplie et appelle les autres à y monter pour célébrer la «solidarité nationale » : aucun d’entre eux ne bouge ;

– Jean-Pierre et Stefaan, assis au fond, se disputent : «C’est chez nous ici…» ; «Nee, ‘t is van ons…» ;

– Aziz et les actrices, celles-ci dos au public : «Comment reconnaître des fesses wallonnes et des fesses flamandes ?» ;

– Jean-Marie, suivi par les autres wallons, égrène des mots symboles issus en droite ligne des obsessions flamandes sur les wallons et les leur fait répéter : «Profiteurs !», «Walen buiten», «Autonomie», «Amnistie», «België barst !», «AVV-VVK», etc ;

– Stefaan prend à part Maman Anna et lui fait répéter la formule «Schild en vriend» ; Maman Anna termine la scène en criant : «Je parle flamand…» ;

– Le groupe rassemblé en chœur dit, chacun à son tour, de quoi il a honte ;

– La scène de Carla. Elle raconte, dans les deux langues,  que son père a combattu à Stalingrad aux côtés des nazis, puis a été emprisonné à son retour en Belgique après la libération. Elle est née en 1951 : la première fois qu’elle a été à l’école, les autres enfants lui crachaient dessus et lui tiraient les cheveux, parce qu’elle était la fille d’un «zwarte», ce qu’elle ne pouvait même pas raconter en rentrant chez elle. Puis la scène bascule : c’est le soir de sa revanche. Elle demande la musique (des Producteurs, le film de Mel Brooks), les autres font le salut nazi et la portent en triomphe ;

– Aziz et Jean-Marie, d’un côté et de l’autre du plateau, se lancent des phrases énumérant ce que les uns ont fait pour les autres (mais ce qui paraît positif tourne vite aux reproches) ; Maman Marie va de l’un à l’autre, en prenant les spectateurs à témoin de leur côté angélique et généreux, et leur accroche un collier de fleurs au cou ;

– Ewoud (puis Walid pour les représentations de samedi et de dimanche) demande aux acteurs puis aux spectateurs : «Est-ce que nous sommes tous d’accord ?», et eux de répondre : «Non, pas encore !» ;

– Aziz va chercher Ann et lui fait pondre des objets belges (Tintin, pipe, Atomium) ; Gérard se lance dans un discours lénifiant sur la Belgique, «pays sans pareil» ; Jean-Marie, seul, retourne ses poches vides ;

– Jean-Marie invite Kija à danser, et commence à évoquer la vie d’avant : «On faisait des heures supplémentaires», etc ; Stefaan à son tour invite Caroline : «We werkten hard», enz ;

– Le solo de Caroline («Je suis heureuse…», «je suis une wallonne à la mutuelle…» ; Jo la présente comme Lady Wallonia ;

– Un chœur, où chacun à son tour dit ce qu’il épargne/wat hij spaart ;

– Gérard s’avance et postule, l’air résigné, à un emploi : «J’ai beaucoup d’expérience…», suivi de Stefaan : «Ik heb veel ervaring…» ;

– «Pour être un bon flamand, il faut savoir danser la valse/Om een goede vlaming te zijn, moet je een vals kunnen dansen», Ewoud puis Walid chaque fois avec une spectatrice ; réapparitin de la pirogue des deux Mamas ; Aziz fait des acrobaties en disant : «Wat we zelf doen doen we beter», fameux slogan de la Flandre conquérante ;

– Gérard fait une scène muette avec des graphiques dont, mimique joyeuse ou défaite à l’appui, il suit les courbes ;

– Le solo de Milo (accompagné à partir du samedi par Walid à la guitare) : «Je voudrais ne plus devoir dormir sous les ponts…», etc. Stefaan traduit ;

– Le solo de Kija la bosniaque : «Ik heb niet gekozen om in België te komen ». Stefaan traduit : «Je n’ai pas choisi de venir en Belgique». Kija crie qu’elle ne veut pas la guerre ici.

– 1, 2, 3. Jean-Pierre s’avance, regarde le public, désigne le sol autour de lui et dit : «C’est chez nous ici…». Puis Stefaan part de son côté : 1,2 3 : «Hier is het bij ons ». Ils se rencontrent au milieu du plateau, s’affrontent. Jo survient avec son fouet et leur ordonne de danser ; mais ils reprennent leur confrontation.

– Le solo de Jo, qui raconte sa difficile survie aux Philippines et son arrivée en Flandre, en suivant son mari. Stefaan traduit vaille que vaille.

– Le groupe fait le tour du plateau avec des pancartes individuelles : «Ik ben stil/je suis silencieuse », «Lui, vuil en maak veel lawaai/Fainéant, sale, fait beaucoup de bruit », « Niet versleten/Pas usée », etc.

– Jean-Marie et Aziz reprennent leurs échanges verbaux, qui tournent à l’affrontement physique. Ils sont retenus par deux acolytes chaque fois. Ewoud (puis Walid) passe en criant : «Est-ce qu’on est tous d’accord ? »

– Gérard sort du groupe, et entraîne Carla. Il l’enveloppe d’un drapeau belge et lui passe la corde au cou. Il la pend.

– La fin. Jean-Pierre s’empare du drapeau, et dit : «C’est à nous… ». Aussitôt, tout le monde se précipite et tente de le lui arracher. Tous sortent en s’accrochant au drapeau et en le tirant dans tous les sens.

Cette semaine, c’est à Gand. Le chemin nous paraît plus sûr…

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