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Calvaires


En attendant le mastodonte de l’automne (première partie du chapitre final du magicien à lunettes), voici quelques films qui pourraient remplir vos soirées pluvieuses. Première partie : les calvaires. Celui de la Vénus Noire d’Abdellatif Kechiche, et celui de l’homme enterré vivant, dans Buried de Rodrigo Cortés.

Vénus Noire, d’Abdellatif Kechiche

Après les sublimes L’Esquive et La Graine et le mulet, Abdellatif Kechiche s’essaie au film en costumes. Point de film historique ici : Kechiche raconte la descente aux enfers de Saartjie Baartman, la « Venus Hottentote » ramenée du Cap en 1810 par un Afrikaner. Etape par étape, nous suivons le long calvaire de Saartjie, tel un chemin de croix christique. D’abord exposée comme bête de foire à Londres, elle passera par les salons libertins de Paris, pour finir prostituée dans un bordel, où elle finit par mourir prématurément, alcoolique et malade. A sa mort, l’exposition de son corps continue : l’Académie des Sciences effectue un moule de son corps et expose dans des bocaux son cerveau « comprimé » et ses organes génitaux protubérants.

L’expérience que nous propose le cinéaste est radicale, jusqu’au boutiste. Kechiche nous place en tant que spectateur du calvaire, sans nous laisser la possibilité de s’accrocher à une intrigue. Saartjie est le seul personnage que l’on peut accompagner émotionnellement. Position peu confortable, puisque le personnage encaisse sans broncher les malheurs qui l’accablent. D’abord enfermée dans une acceptation porteuse d’un léger espoir, elle s’enferme à mi-parcours dans l’alcoolisme le plus désespéré. Même durant les quelques scènes où des personnes attentionnées (un journaliste, un dessinateur naturaliste) tentent de lui donner la parole ou lui rendre quelque peu d’humanité, Saartjie ne s’exprime que par les larmes de l’humiliation, du désespoir.

Film dur et éprouvant, Vénus Noire n’est pas un film facile à aimer. Durant la dernière demi-heure, plusieurs personnes sont sorties de la salle. Pourtant, Vénus Noire est un film qui fascine. Le film a certes une valeur de témoignage sur la vie de Saartjie Baartman – on comprend aisément le désir du cinéaste à partager cette tragique histoire – mais il offre une réelle expérience cinématographique. Plus que jamais, Kechiche s’attarde sur les visages (en gros plans) et met en scène des regards. Une foule de regards. Ceux de Saartjie, ceux des différents publics auxquels elle est exposée, ceux des « maîtres » (dont Olivier Gourmet, à la limite de l’improvisation)… Et le nôtre, dans tout ça ? Kechiche nous interroge sur notre soif du spectacle. Pour accentuer l’impact du film, le cinéaste joue la carte de la durée. Plus encore que dans La Graine et le mulet, chaque scène est longue, chaque « spectacle » de Saartjie est montré au moins une fois dans son intégralité (le film dure 2h44). On peut reprocher légitimement au film d’avoir des longueurs (il y en a, et des vraies), mais Kechiche est pardonné, tant sa mise en scène est brillante, hypnotisante.

Vénus Noire est un film qui marque durablement, tant par son âpreté et sa dureté que par sa beauté et son courage.

Buried, de Rodrigo Cortés

Certains films s’imposent, comme par jeu, des restrictions. Films-concepts, ils s’adonnent à des défis en tout genre, qu’ils soient techniques (comme ceux qui sont tournés en un seul plan) ou narratifs. Le bien nommé Buried combine les deux en se limitant à un seul et unique décor : un cercueil de bois. C’est là, six pieds sous terre, que se réveille Paul, un chauffeur américain pris en otage en Irak et enterré par ses ravisseurs, qui réclament une rançon. Pour s’en sortir, le pauvre homme dispose de quelques objets : un zippo, un crayon, un GSM à moitié rechargé. En temps réel (1h30), la caméra ne quittera pas une seule seconde l’espace exigu et étouffant de la boîte. On y suivra les états d’âme du seul et unique acteur (Ryan Reynolds, convaincant) qui sera partagé entre panique, peur de mourir, instinct de survie et espoir.

Le défi de mise en scène (et d’éclairage!) est relevé avec brio. Claustrophobes, passez votre chemin! Mais du point de vue du scénario, le résultat est inégal. Le rythme est bien géré et l’escalade du suspense fonctionne plutôt bien, mais le scénario n’échappe pas, et c’est dommage, à quelques baisses de régime ou à quelques éléments peu crédibles. Reste quand même ce dernier quart d’heure qui laisse place à de multiples surprises… Le rebondissement ultime, qui serait cruel de dévoiler, est à la fois audacieux et détestable. Il laisse un goût amer en bouche. Mais le film, rien que par son idée, vaut le détour.

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