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Ces grands malades


Elle a quarante-deux ans, est mère de deux adolescents, habite dans une banlieue lointaine un appartement semblable à tous les autres dans une barre appelée grand ensemble, que son mari a déserté il y a quelques années pour rejoindre une jeunette. Elle ne l’a pas remplacé, faute de temps disponible. Et d’ailleurs, elle est déjà un peu trop enrobée, un peu trop fanée, pas un vrai canon. Quand elle avait vingt ans, tous les mecs lui tournaient autour. Et puis la vraie vie est arrivée, pas d’un coup, mais insidieusement, et elle s’est retrouvée hors du coup.

Elle est caissière dans une grande surface, comme on dit, à l’autre bout ou presque de l’agglomération. Pour s’y rendre, elle prend un bus puis le métro. Quarante-cinq minutes de trajet, presque toujours debout. Elle n’a pas encore l’air assez vieille pour que quelqu’un d’assis lui cède sa place. Et d’ailleurs, aurait-elle l’air ou serait-elle vieille qu’elle devrait dans doute rester debout. De nos jours, plus personne ne cède sa place dans les transports en commun.

L’endroit où elle travaille, pour un salaire qui ne permet ni rêves ni folies, n’et pas le bagne. Elle est assise devant sa caisse, et il ne fait pas trop froid. S’il n’y avait cette musique tonitruante qui tombe du toit, presque toujours des chants en anglais, du genre soul ou country, on pourrait dire qu’elle n’est pas trop à plaindre. La direction vient de lui offrir, comme à ses collègues, un nouveau chemisier bleu dont on ne dira pas qu’il n’est pas seyant. Auparavant, elle en était au cache-poussière rose. Elle porte un badge avec son nom dessus. Des fois qu’un(e) client(e) aurait à se plaindre d’elle.

Evidemment, le boulot serait moins stressant s’il n’y avait pas les clients, qui ne font pas tous preuve de la plus parfaite courtoisie. Et aussi certaines collègues, spécialisées en ragots et en coups tordus en tous genres. Il lui arrive à elle-même de participer au jeu des dénigrements. Ça change les idées, et cela fait rarement vraiment du mal. On s’embrasse volontiers, comme si on était de véritables copines. Il y a même, sur le parking, une espèce d’abri ouvert à tous vents où les membres du personnel peuvent aller fumer. Elle y va de temps en temps, et il lui arrive d’y rencontrer la gérante, c’est dire que celle-ci ne fait pas la fière. Elle sait qu’elle ne devrait pas fumer, ni boire un petit verre de rhum avant d’aller au lit, afin de s’endormir plus vite, quand la série des Experts ou du Dr House est finie sur la télé. Elle les voit du reste rarement en entier, car il est des jours où elle rentre tard, largement passé neuf heures. Ses gosses l’attendent en jouant à un jeu électronique ou en se chamaillant. Ils ne l’ont pas attendue pour manger une pizza retirée du congélo ou du cassoulet en boîte. La vie avec eux n’est pas toujours rose. Ils lui en veulent de n’être pas riche, ou du moins assez aisée pour satisfaire leurs envies diverses. Et on ne peut pas dire que l’école soit leur fort.

Elle a aussi fort mal au dos. Elle prend force anti-douleurs, qui lui détraquent l’estomac. Mais il en est qui sont bien davantage à plaindre qu’elle. Elle a lu récemment dans un magazine un long article intitulé « Nos stars, ces grands malades », qui commençait ainsi : « L’élite du showbiz est dans un état physique et mental déplorable. La faute à un mode de vie et une pression intenables ». On y parlait notamment des maux dont souffrent Johnny Hallyday, qu’elle aime beaucoup et de Madonna, qu’elle n’aime pas autant. « Les pauvres » s’est-elle dit, « c’est vrai que leur vie est insoutenable », et elle les a plaints très sincèrement.

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