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Coopérative traversière 3


Novembre-décembre 2009

« De la déclamation des louenges de Follie, stile facéssieux et profitable pour congnoistre les erreurs et abuz du monde », fut composé en latin il y a juste cinq cents ans. Didier Gérard – dit Erasmus – dédie cet « Eloge de la Folie » deux ans plus tard – 1511 – à son ami Thomas More, auteur d’une Utopie qui prescrit toutes les valeurs actuellement proscrites, son tableau paraissant une préfiguration du monde soviétique (à propos duquel aucune analyse historique n’a encore transcendé l’unique opinion admise, fabriquée selon les diktats médiatiques).
Les plus hautes interrogations de la Renaissance nous parlent-elles encore ? Leurs équivalentes pour notre époque ont-elles même droit de cité ? Ces questions ouvraient, voici six mois, le premier message public de Coopérative Traversière.
J’ai signalé depuis que, par une heureuse coïncidence, elles avaient trouvé un écho dans La Cité des hommes de Dominique de Villepin. Lors du récent procès où ce dernier tint le rôle du Fou, comme à l’occasion des saturnales organisées à Berlin pour persifler l’érection d’un infranchissable mur entre l’Occident et l’Orient, mais aussi entre le Nord et le Sud, on a pu voir La Nef des Fols du Monde (titre des dessins de Brandt ayant illustré la première édition française de L’Eloge de la folie) tourner fou par tribord sur elle-même en un vertigineux vortex ouvrant, à l’instar de toutes les actualités, sur un sarcastique néant.

*

« Souvent l’homme fou parle fort à propos. »
Sur cette sentence de la Grèce antique se conclut l’ouvrage d’Erasme, que l’on peut à bon droit considérer comme l’une des premières expressions abouties de la pensée libérale. Qu’à cette aune, il faut opposer à une idéologie néolibérale n’ayant eu de cesse d’imposer la dictature d’une rationalité marchande menant la nef du monde aux démences qu’on sait. Car la soumission de tous les aspects de l’existence à la logique du marché pouvait-elle aller sans éradication de la moindre intelligence critique ? Raison pour laquelle est tenu pour aliéné celui qui dénonce l’aliénation. Mais qui parle – ou qu’est-ce qui parle – au juste par la bouche du fou, lui faisant tenir des propos tels que, comme il est dit d’Hamlet par Claudius, « il y a beaucoup de méthode dans cette folie » ? (Claudius dont on peut penser (avec Shakespeare) qu’il inaugure les mascarades propres à l’ère moderne, ayant assassiné de ses mains le roi son propre frère, après quoi triomphe jusqu’à nos jours une lignée de fistons de Tonton…)

*

Pour un regard traversier, l’autre chef d’œuvre littéraire universel s’identifiant à un hymne à la liberté conçu dans nos provinces ; où, à chaque moment crucial, la vérité s’exprime par la bouche de la folie, n’est autre que La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et d’ailleurs, de Charles De Coster, jamais et nulle part mieux publiées qu’aux Editions de Moscou.
Mais qui connaît en Belgique Thyl Ulenspiegel, « sire de Geenland », « à la fois manant et noble homme », « fou folliant se gaussant de sottise à pleine gueule », autrement que sous le cliché folklorique d’un luron malicieux ? Qui se souvient de celui qui, se couchant sur les pavés, n’y devinait pas la plage mais écoutait « pousser le bois dont les fagots serviront à brûler les pauvres hérétiques », non sans y entendre « la gendarmerie d’Espagne » ? Et qui rappelle encore sa foudroyante lucidité, non seulement sur « l’empereur Charles cuirassé, encasqué, tenant un glaive d’une main et de l’autre le globe de ce monde », mais aussi contre Guillaume d’Orange, le comte d’Egmont, Berlaymont ? Une lucidité, à proprement parler – traversière.

*

D’aussi loin qu’il m’en souvienne, je n’ai jamais rien compris à la Belgique.
Le confort matériel pour valeur ultime, traduite en solide bon sens : tel est à mes yeux, depuis l’enfance, le trait caractéristique de ce pays. D’où vient que la dérision s’y empare comme nulle part ailleurs des esprits. La confrérie des gagmen et des cartoonists n’y exerce-t-elle pas une magistrature intellectuelle et spirituelle suprême ? Là se déploie le piège où tombe tout ce qui se revendique encore d’un quelconque idéal. Au nom même d’un légitime scepticisme inspiré par les avanies d’une histoire qui ne fut guère féconde en légendes héroïques, ceux qui ont pour mission d’en écrire la suite semblent se donner le mot pour accréditer un récit collectif où la zwanze et le canular l’emportent sur l’épopée, comme si nos prétendues élites se mettaient à la remorque d’un train d’images burlesques où le conducteur ne se conçoit pas sans tarte à la crème sur le visage.
__ Le rapport avec votre Coopérative Traversière ?

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Une bouffonnerie pareillement érigée en institution ne va pas sans poser de multiples questions au système de pouvoir qui en use plutôt qu’il n’est par elle mis à nu. La marotte et le bonnet à grelots se sont substitués au spectre et à la couronne jusque dans les dessins de presse les plus conventionnels. De quelles vitales interrogations le fou peut-il encore menacer son roi, dès lors qu’il écrit pour ainsi dire ses discours ? Où serait encore l’autonomie d’une sphère intellectuelle, si le pouvoir temporel en usait comme d’un stratagème apte à brouiller tous les repères ? Imagine-t-on notre Thyl Ulenspiegel oeuvrant au service de Leurs Majestés Très Catholiques en trahissant la cause du Gueux ? C’est ici que je me permets de solliciter une attention spéciale du lecteur, ce préambule m’ayant semblé nécessaire pour tenter de redéfinir à juste profondeur une démarche qui ne craint ni les paradoxes, ni les bonds de l’esprit loin des lieux communs et clichés dont se constitue désormais tout langage dans l’espace public.
__ Quel rapport avec votre Coopérative Traversière ?

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On se souvient peut-être du fait que, dans la vision allégorique du monde présentée par Charles De Coster, la rébellion contre l’Empire se heurte non seulement aux répressions, mais aussi à des menées séditieuses fomentées par l’Occupant lui-même. C’est la scène du pillage de Notre-Dame à Anvers, où des « malconnus loqueteux » jouant les fous blasphèment en chaire de la cathédrale, insultent une statue de la Vierge, puis saccagent autels et peintures aux ordres du duc d’Albe, qui ne tardera pas à mettre la ville entière à feu et à sang. Intuition géniale de la stratégie mise en œuvre par l’Empire, de César aux Habsbourgs et jusqu’à nos jours. Nul ne parait autorisé à se demander quelle puissance mondiale profiterait du désordre institutionnel organisé dans ce pays depuis trente ans, dans le cas de son explosion.
__ Mais quel rapport avec votre Coopérative Traversière ?

*

Soit une contrée où les petits mickeys sont la quintessence des journaux comme la conclusion nécessaire de n’importe quel débat télévisé. Chacun trouve cela normal, ne voyant pas que cette promotion de la caricature industrielle au rang de pensée fait fond sur un effondrement de toute parole critique, le Fou n’étant invité ni dans les journaux ni sur les plateaux télévisés. D’où la prolifération d’une culture carnavalesque sans véritable sens, agrément suprême du nouveau pouvoir totalitaire. La voix, le regard de l’intellectuel critique sont d’autant mieux évacués du champ de l’écoute et de la vision collectives que ce totalitarisme n’apparaît pas dans sa nudité (le roi, de fait, n’y est jamais nu), mais se dissimule grâce à une armée de valets déguisés en bouffons. Ces gens-là, grassement rétribués par un marketing agressif, occupent tout l’espace public. Ils en définissent les codes inversés, régissant les normes d’une subversivité de bon aloi dont ne s’offusque aucun ministre. Le clown exerçant un pouvoir effectif et le pouvoir étant sommé d’anticiper sa propre raillerie, n’entrons-nous pas dans une pénombre de l’esprit dont les couleurs criardes auraient excité la verve d’un Erasme et d’un Charles De Coster ?
__ Vous ne nous dites rien de votre Coopérative Traversière !

*

Sans surmoi, sans règles, sans limites, niant les valeurs établies, se riant des principes, subvertissant les idéaux, transgressant les normes, défiant la loi : de part et d’autre de l’ordre public, une mystérieuse complicité n’agit-elle pas entre seigneurs et faux fous, entre puissants et anarchistes ? N’ont-ils pas, les uns et les autres, partie liée aux excès débouchant sur la catastrophe ? (Il n’est d’ailleurs pas indispensable que bateleurs et bonimenteurs affichent une prétention humoristique : voyez Giscard et sa Diana ; voyez un Claude Allègre paradant sans vergogne sur toutes les chaînes, investi d’une autorité scientifique, pour nier les dévastations planétaires.)
Erasme écrivait en latin, connaissant le Grec et le Hébreu. Il appelait de ses vœux la plus équitable distribution des lumières du savoir dans les classes populaires. Comment aurait-il vu l’actuelle désintégration des cultures patricienne et plébéienne ? Quelle diatribe sa Folie eût-elle proférée devant leur monstrueuse progéniture : ces sous-lettrés qui gèrent les émissions littéraires comme les suppléments culturels des principaux journaux et magazines ? Charles De Coster, s’il ne fit pas de brillantes études, reste le maître de notre littérature. Quelle intempestive irruption son Thyl eût-il imaginée dans pareil bourbier, répétant de lui-même « Je suis peintre, manant, noble homme, le tout ensemble. Et par le monde ainsi je me promène, louant choses belles et me gaussant de sottise à pleine gueule » ?
__ On ne voit toujours pas le rapport avec votre Coopérative Traversière…

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Patience, patience, le chemin ne sera pas trop long. Vous rendez-vous bien compte de ce qu’il faut d’énergie pour construire un pont ? Si l’enjeu est de relier des rives que tout oppose, ayant en vue la source du fleuve et son estuaire sans se donner la peine d’y aller à pied, c’est bien la moindre des manœuvres, pour qui veut offrir une vision globale, que de concevoir mûrement son plan, non sans s’épargner quelques détours pour accumuler les matériaux nécessaires à la réalisation de son dessein…
Nous envisagions donc le cas d’un pays où s’était mis à primer le délire sur la raison d’Etat, tant y étaient à la mode les toquades, par une espèce de contagion. Certes, la complaisance dans l’autocaricature conférait-elle une aura plus sympathique à ce pays que d’anciennes morgues lui ayant valu les justes railleries d’un Mark Twain. Et les facéties dont se dessinait son label à l’étranger paraissaient-elles scénarisées pour effacer des mémoires les traces d’une tragédie coloniale. Mais il s’agissait encore d’un leurre, tant la fallacieuse aura d’avant-garde entourant ces bouffonneries ne craignant jamais d’en appeler à l’esprit d’un Magritte, embaumé et mausoléisé par leurs soins, n’eussent entraîné que le mépris d’un Marcel Mariën et d’un Paul Nougé. Sans en tenir compte s’exhibaient donc en vitrine de la boutique Belgique, au milieu des frites et du chocolat, les fétiches d’un surréalisme, voire d’un situationnisme à la belge…

*

Ainsi tel ex-futur Premier ministre (par hygiène, on ne parlera pas ici du répugnant ministre socialiste Michel Daerden), sur les marches d’une cathédrale, entonna-t-il hilare un hymne national sans savoir qu’il n’était pas le nôtre ; puis, devenu futur-ex, en charge provisoire du gouvernement belge, accabla-t-il autant ses adversaires que ses propres partisans, ne craignant pas de comparer la télévision francophone à Radio Mille Collines, ou de rater l’avion pour cause de sommeil, ou de laisser comme image principale celle d’un homme qui, en pleine crise de la Belgique, traverse jour et nuit les forêts de micros répétant à chacun « Je cherche une solution ! » ; avant de réendosser le costume équivoque d’ex-futur, dans d’autres fonctions ministérielles, celles ayant la diplomatie du pays parmi ses attributions ; ce qui lui permit de lancer une diatribe incendiaire contre tel pays du Maghreb non conforme à ses vœux, dans le temps qui précédait un déplacement protocolaire en grande pompe vers tel autre pays d’ Afrique du Nord, qu’aucun critère sérieux n’autorisait à privilégier quant au respect des normes par lesquelles se définit chez nous la démocratie.
__ Oui, mais votre Coopérative Traversière ?

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Nous y arrivons. Le temps de rappeler qu’Henri Bergson définissait ce qui provoque le rire comme du mécanique plaqué sur du vivant. Que les amuseurs publics imitent les tics de nos hommes politiques pour produire leurs effets comiques n’implique pas nécessairement que ceux-ci se parodient eux-mêmes. C’est pourtant ce qui vient encore d’arriver à cet ex-futur Premier ministre belge, presque aussitôt passé au statut de futur-ex, puis redevenu ex-futur, avant de regagner le titre envié de futur simple (sans que nul ne rappelle – car l’oubli programmé est la tâche des médias – ce qui avait provoqué ces revirements successifs), au moment où, devant actualiser derechef sa fonction de Premier ministre, M. Yves Leterme prononce devant les représentants de la Nation une déclaration gouvernementale supposée légitimer sa primature par son caractère inédit, mais dont chacun a déjà pris connaissance car elle circule sur la toile d’Internet. Celui qui incarne la volonté du peuple, à cet instant, produit un discours paraissant la réplique d’une farce dont on s’esclaffe déjà dans les chaumières. L’incident est minimisé, mais il s’inscrit dans un contexte institutionnalisant à ce point l’histrionisme qu’il paraît nécessaire de le souligner pour éclairer le paysage où s’élabore notre démarche traversière.

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Au-delà même de toute caricature, ces anecdotes illustrent un double état de fait, qu’il convient d’examiner dans son unité globale. Face au jeu débridé de la société civile (que Hegel nommait Bête Sauvage), la décision politique et la création esthétique ne semblent plus avoir la moindre finalité d’ordre éthique.
Or, si nous voulons croire en un futur humain viable, il est impératif de nouer un lien dialectique entre sphères du pouvoir et du possible, dont Erasme aurait dit qu’ils dérivent tous deux d’un même verbe latin : posse. Qui d’autre que des artistes et des intellectuels s’autorisant toutes les libertés rendirent-ils possible une mise en question des dogmes sur lesquels se fondait l’Ancien régime ? Qui d’autre ouvrit-il des voies rendant possible un renversement dans la conception même de la souveraineté ?

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« Ce que nous sommes : rien ; ce que nous voulons être : tout » clamait l’abbé Sieyès dans sa fameuse brochure Qu’est-ce que le tiers état ? Cette formule devait être reprise en Mai 68 par les Enragés de Nanterre. Sans préjuger moralement de la réponse à une telle question, qu’advient-il d’une société où la libre expansion du Tiers (à savoir le marché, Bank et Saltimbanques mêlés), niant toute frontière géographique, abolit également le limes temporel sur quoi se fonde une civilisation pour décréter une immédiateté perpétuelle, sans futur possible ? Tout se passe comme si le Tiers-état s’était approprié les anciennes prérogatives des ordres féodaux pour assurer une domination nouvelle, se voulant universelle et éternelle, unifiant pouvoirs temporel et spirituel sous les espèces d’une aristocratie financière et d’un clergé médiatique.
Ce qui s’oppose à toute conscience traversière.

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Cette même société civile, ayant comme avalé les deux ordres anciens, se voit soumise à un double régime à la fois militaire et religieux dans chaque aspect de sa vie. Toute la puissance de feu des armées, tout le venin mortel des églises inoculé dans les têtes au journal télévisé, l’on se console en rigolant devant les Guignols de l’Info. Sous les apparences d’une fête permanente, chacun obéit sans le savoir à un pape et à un empereur qui l’écrasent, mais aussi au flic et au curé qui le dévorent de l’intérieur : autrement plus féroces et voraces que leurs caricatures convenues. Car jamais les cerveaux n’avaient été à ce point catéchisés et caporalisés dans une uniformisation générale ; nécessairement parée d’illusions ludiques, marginales et libidinales. Sur ce constat prend sens l’entreprise traversière.

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Qui ne voit de quels cannibales carnages se paie un tel carnaval ?
La manne financière déversée en 24 heures par le secrétaire au Trésor Henri Paulson pour secourir les banques affamées correspond à la somme qui serait nécessaire pour éradiquer en dix ans pestes et famines dans le monde. Que divise un insondable abîme. Cette frontière oppose deux humanités, dont les rapports ne sont guère symétriques.
Si l’élite possédante et détentrice du savoir croit pouvoir justifier encore sa domination matérielle par une excellence culturelle, celle-ci se désagrège – on l’a vu – dans la mesure même où les crétins qui s’en prévalent ignorent la profondeur de leur propre ignorance quant à ce qui se passe de l’autre côté de cette frontière.
A l’inverse, dans le monde pauvre, croissent des consciences et des intelligences nouvelles, handicapées plutôt que secourues par nos prétendues lumières. Celles-ci prennent en effet davantage la forme des gadgets électroniques destinés à mondialiser uniformément l’aliénation, que celle des messages ô combien actuels d’Erasme ou de Charles De Coster. Et s’il arrive à quelque Africain de capter par hasard la télévision belge, il tombe sur un amuseur ignare feignant d’incarner Thyl aussi bien que la Folie, dans une dérisoire parodie de critique traversière.

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Par privilège exclusif, nos glorieux prédécesseurs se permettent ici de requérir toute votre attention. Car les contradictions réelles se sont creusées en même temps que fut brouillée leur perception. Ce à quoi sert une armée de paillasses idéologiques, tant les murs barbelés s’étant érigés entre les deux mondes n’auraient pu l’être sans le zèle de ceux qui par profession se sont proclamés défenseurs des déshérités. Nul mieux que Folie d’Erasme et Thyl de Charles De Coster n’est apte à nous montrer la doublure du costume de ces bouffons, quand d’une opacité sans précédent sont les brouillards par quoi ne se distingue plus qui est qui.
N’est-ce pas une nébuleuse « de gauche » qui, depuis un quart de siècle, a mis la pantalonnade au devant de la scène des médias comme du pouvoir ? Anticipant les désirs du Prince de ce monde, qui lui concédait volontiers quelques strapontins pour appliquer déréglementations et dérégulations inspirées d’un libertarisme soixante-huitard, cette social-démocratie libérale satura l’espace public de masques et de grimages, de faux culs et de faux nez. (Chacun se souvient, entre cent autres, des basses œuvres d’un Dominique Strauss-Kahn, ministre des Finances de Lionel Jospin, dûment remercié de ses friponneries par une villégiature à la direction du F.M.I.)
Ce qui provoquerait un brouillage complet dans la distribution des rôles politiques, mais aussi dans la mise en scène médiatique, ayant pour conséquence de marginaliser aussi bien le politicien que l’artiste attachés au respect de ce qu’Orwell nommait la common decency, l’un et l’autre obligés de se plier à ces shows sous peine d’être relégués dans les décors. Si tel ministre étiqueté « de droite » voit à ses arguments n’opposer que les slogans d’un nœud papillon habile à confondre, de manière subliminale, interrogations sociales et sociétales, tout en ayant œuvré lui-même, étant ministre, en champion de la nouvelle domination, dans toute son ampleur explose la question traversière.

*

Celle-ci se pose en termes géographiques, temporels et civilisationnels.
Dans le chœur d’incantations liées aux conséquences les plus catastrophiques d’un rapport social devenu mondial, entendra-t-on beaucoup la voix, par exemple au Sommet de Copenhague, de ceux qui en analysent les fondements ? Si le globe y « joue sa tête », comme il est dit, s’avisera-t-on de nous éclairer sur l’exacte nature de ce chef dont on ignorait l’existence, hors le couvre-chef du gendarme international ? Verra-t-on mettre en relation l’absence de frontières pour biens et capitaux avec les murs imposés aux hommes ? Dira-t-on qu’un abîme plus infranchissable encore nous sépare de tout futur sans mise en question de ce rapport social ? Avouera-t-on que celui-ci ne peut se perpétuer hors l’affrontement toujours plus exacerbé des deux mondes, puisqu’il est fondé sur l’antagonisme du Capital et de la marchandise force de travail ? Ces questions se posent prioritairement à l’Europe, si elle veut prendre conscience d’une mission médiatrice entre les mondes. A elle de créer les conditions d’un langage commun qui ne soit ignorant ni de son essence ni de celle de l’autre. N’entend-on pas certains partis populistes exiger « un débat sur l’identité européenne » ? Or le génie spécifique de cette Europe qui, dans la mythologie grecque, était fille d’un roi de Phénicie, d’Homère à Aimé Césaire, tint en sa faculté de prendre en compte le point de vue des vaincus. Là, plus que chez Jupiter, ont reçu flamme ses Lumières, qu’elles tinssent de Socrate ou de Jésus, de Prométhée ou de Lucifer. La Ligue du Nord, au sein du gouvernement de Berlusconi, ne prétend-elle pas ajouter un crucifix au drapeau italien ? Le mythe chrétien d’une ascension céleste ne serait pas ce qu’il est sans le secret souvenir du voyage d’Orphée aux enfers. Voilà notre légende universelle, davantage que chutes et envolées de la bourse. Encore faut-il que notre message ne soit perçu comme une mise en demeure de s’aligner sur des schémas d’exploitation, de domination, de coercition ridiculisés par une grandiose guignolade. Car l’Occident ne s’interroge plus sur son essence et croit pouvoir se rassurer des clichés menaçants sur ce qu’il estime être son principal adversaire : le monde arabo-musulman. Chaque jour, les opinions sont assaillies de lieux communs faisant proliférer les fantasmes relatifs à cet ennemi terrifiant, dont par ailleurs est réduite l’essence à l’insignifiance. Notez ceci, vous qui croyez me lire et découvrez ce que Thyl et la Folie vous disent de notre temps : l’absence d’essence fait l’absence de sens, foi d’esprits traversiers.

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Il y a donc problème de traduction, d’interprétation, d’herméneutique. « Rouvrir la guerre des interprétations », clame l’immense penseur Abdelwahab Meddeb.
Si déjà la moindre métaphore est aller-retour de l’autre côté d’une nuit du sens, que dire du travail nécessaire pour faire passer celui-ci d’une rive à l’autre d’un abîme où les vieux ponts se sont engloutis ? C’est l’urgente mission traversière, quand il ne se passe plus de semaine en Belgique sans agression policière contre les membres de communautés étrangères. « Je suis un sale macaque et le prophète est un pédé » : tels sont les mots qu’un jeune doit prononcer en se faisant tabasser, pour crime de face basanée. Ce qui frappe, davantage encore que les coups, c’est l’abyssal degré de bêtise des « forces de l’ordre », imbues d’une double certitude : celles de leur supériorité mentale et de leur impunité. Toutes leurs hiérarchies, administratives et judiciaires, couvriraient-elles aveuglément ces exactions fascistes, qu’ils n’agiraient pas avec plus de débonnaire bestialité. Ce sont pourtant le plus souvent des braves gens, comme le remarquait déjà Hannah Arendt. Aux Foires du Livre, ne font-ils pas la file comme tout le monde pour s’offrir la signature de leurs bouffons favoris, recommandés à l’émission télévisée par d’autres pitres ? Seul un minime élément fait défaut à ce vaste programme : la moindre pensée. (Ne reproche-t-on pas un repli communautaire – signe d’arriération culturelle – à des populations démunies, scories des colonisations et exploitations du passé, mais aussi des dominations présentes, quand on ne leur offre pour symboles d’un monde libéral et progressiste que des querelles communautaires ?)
Thyl et la Folie, quant à eux, feraient assaut d’imagination pour décrire une scène irréelle, s’ils étaient invités dans les journaux ou sur les plateaux : celle des matraques et des lacrymogènes policiers chambardant quelque soirée culturelle en leur honneur dans les salons huppés de diplomates belges expatriés sur d’autres terres : ils sont bien les ambassadeurs des deux mondes, ces immortels génies traversiers.

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Ainsi peut se définir l’esprit traversier, qu’il opère une double traversée du miroir.
D’une civilisation l’autre, dans l’espace comme dans le temps. Mais aussi entre la rive du réel et celle de l’imaginaire. Il est frappé par ce monde car il perçoit l’existence d’un autre. Il est le traducteur du langage des morts. L’autre bord, il ne connaît que ça. Comme le Fou. Donc il est dangereux. Pour qui, sinon pour ceux qui n’envisagent aucune forme d’au-delà ? Tous les au-delà qu’on voudra. Cette frontière traverse la ville, où le Belge moyen refuse d’entendre la langue du Marocain, parce que sa tête est assez pleine des bouffonneries du Jeu des Dictionnaires.
Ne lui demandez donc plus de connaître l’ABC de sa propre culture.
Or le Fou, c’est l’Idiot de Dostoïevski. C’est Nicolas Abléoukhov dans Petersbourg d’AndreI Biély, Stephen Dedalus dans l’Ulysse de Joyce, le Narrateur de Proust, le K. du Château de Kafka, l’Ulrich dans L’homme sans qualités de Musil. C’est aussi le Benji du Bruit et la Fureur de Faulkner, et le Consul d’Au-dessous du volcan de Lowry, jusqu’au Balthazar Bodule-Jules sublimant la Biblique des derniers jours de Patrick Chamoiseau.
Tous de la plus haute noblesse traversière.

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Mais le citoyen d’Europe a d’autres trésors culturels, dûment confiés à des protections blindées. Les mystères ésotériques de son esprit ne peuvent, pour perpétuer sa légitime possession du monde, faire appel à de moindres vigilances qu’à celles du secret bancaire. Qui parle de fièvre obsidionale ? Il s’agit d’assurer un guet efficace afin de nous défendre contre ce qui, à l’instar naguère du Juif, menace nos plus hautes valeurs spirituelles. Ainsi les murs de la Suisse (capitale de ces valeurs) peuvent-ils se couvrir d’affiches représentant une femme voilée sur fond de minarets, dont la silhouette noire évoque une rangée de missiles. Et les habitants de ce havre intellectuel, quel autre message qu’un appel mystique adressent-ils aux populations de l’Occident démocratique, en décrétant à l’unisson l’interdiction sur leur sol de ces fusées qui en feraient un repaire, en pleine Europe, d’armées sanguinaires prêtes à nous envahir sur l’ordre des fous d’Allah ?
De sorte que nul dans nos contrées ne peut connaître le Mejnoûn, personnage essentiel du Fou d’Elsa, l’une des plus géniales créations traversières du dernier demi-siècle…

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Le fantôme d’Aragon m’est apparu lors de la Nuit du Destin, dite en arabe Leïlat-al-Khader, en plein ramadan, le mercredi 16 septembre dernier, juste avant 19 heures. Je ferai ailleurs le récit de cette seconde rencontre avec lui, mais si j’en parle ici, c’est pour signaler qu’ayant abordé la ville d’Agadir par le petit zoo de la Vallée des Oiseaux, puis traversé la vaste esplanade atlantidéenne de la place Amal (espoir), choisissant cette voie parce que s’y trouve un figuier tropical qu’à Cuba l’on nomme Jaguëy (l’une des voix de mon roman AJIACO), quittant les vents terribles et aveuglants qui soufflaient sur le front de mer pour gagner les hauteurs du quartier populaire de Talborjt, par des rues dont les murs annonçaient la couleur d’une prochaine épiphanie grâce aux bouquets de bougainvilliers jaunes, rouges, mauves, orange, au milieu d’autres fleurs bleues sans autre nom perdues dans les cactus et les palmiers, tout me disait que pour continuer le travail rien ne vaudrait une table sous les eucalyptus pleins du chant des moineaux, dans le vieux jardin portugais d’Olhao.
C’était la meilleure compagnie possible pour voir tomber le soleil. Pas une âme sur la terrasse où les dessus de tables en verre avaient été ôtés des tables de fer forgé pour cause de jeûne collectif. Le patron, pieds nus, m’accueillit pourtant. L’étranger reçut un verre de thé. Quelques klaxons, coups de sifflets, voix d’enfants au milieu du vent dénotaient seuls une impatience à l’approche de l’heure où la voix du muezzin se ferait entendre pour la prière. De cette rive de l’Atlantique à celles de l’Indonésie, sur le Pacifique, un milliard d’hommes, en majorité pauvres, observaient une grève de la faim tout le jour pour complaire à leur dieu, selon le dit d’un prophète. Une évidente absurdité pour les normes de la raison. Une folie. Pourtant bien des philosophes avaient souscrit à pareille doctrine. Et quels poètes ! Ne leur devions-nous pas, retour des croisades, la poésie courtoise qui donnerait naissance au roman médiéval ? Ibn Rushd (Averroès), en traduisant Aristote, n’avait-il pas allumé chez nous le feu d’une pensée confisquée par les caves du Vatican ? La notion d’ « Alam al Khayal » (que l’on peut traduire par imaginal), n’était-elle pas une géniale invention conceptuelle assurant lien entre sphère de l’intelligible et monde sensible, insoluble aporie pour les penseurs occidentaux jusqu’à Kant ? Aujourd’hui, n’étaient-ils pas plus Européens que nous, ces fils de Phénicie que sont le poète libanais Salah Stétié ou l’écrivain carthaginois Abdelwahab Meddeb ? C’est au moment même où retentissait un cri depuis la mosquée de Talborjt, qu’eut lieu la rencontre avec Aragon dont il n’est pas lieu de parler ici, si ce n’est pour brièvement rapporter quelques propos d’actualité.
Le Mejnoûn de son Fou d’Elsa, je le jure, inspire cette coopérative traversière.

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Je respecterai la discrétion spectrale de Louis Aragon. Vide. Pas le verre, mon âme, à cette heure du soir entre la fin du jour et le commencement de la nuit. Le chant du muezzin annonçant la soupe et les dattes m’avait plongé dans une étrange torpeur. Je me laissais distraire par le ballet des moineaux trempant leurs ailes dans une flaque laissée par un tuyau d’arrosage. Quelque chose, dans l’atmosphère, faisait deviner une présence invisible. « Was wir sind ist nichts », ai-je entendu prononcer. Quel touriste européen pouvait-il se trouver à cette heure en un tel endroit ? J’ai tourné la tête. C’était le jardinier qui venait reprendre son tuyau, entouré d’une nuée d’oiseaux. Il devait avoir séjourné à l’étranger, me dis-je banalement, pour parler ainsi l’allemand. « Was wir suchen ist alles », poursuivit-il au milieu des battements d’ailes, comme pour me donner raison. C’est alors que j’ai vu son visage. Evidemment. Qui accordera foi à un tel témoignage ? Pieds nus comme le patron de tout à l’heure, dans une djellaba d’un bleu délavé aux vieilles parures d’or, me fixait, non, vous n’allez pas me croire. Son regard – le même qu’en cette après-midi lointaine, rue de Varennes. Il m’a fait signe de rester calme. Le temps de ranger son matériel et d’enfiler ses babouches, non sans adresser quelques salutations rituelles aux moineaux, l’apparition me priait de la suivre et nous avons pris à pied le chemin des Abattoirs, où se trouve la station des taxis collectifs. « J’ai entendu parler d’un Noël Blanc pour une opération visant à éradiquer la présence d’étrangers dans une ville en Italie. C’est l’Affiche Rouge qui recommence…» Ce furent ses premiers mots sur le trottoir, comme il venait d’acheter pour cinq dirhams de fruits secs à un marchand accroupi, et que j’avais accepté quelques pistaches. « Hölderlin ! s’est-il alors exclamé deux fois, Hölderlin ! Il fut de nos temps le premier poète traversier ! »

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Je ne raconterai pas ici notre voyage en taxi collectif depuis la station des Abattoirs, le long de la corniche, vers Aourir. Puis sa visite à notre modeste gourbi dans le quartier berbère de Toug-Amen. Cette banlieue populaire, pareille à combien d’autres, du Maghreb au Machrekh, dispose d’une association locale (Jemeya) dont un local accueillit trente-deux enfants et adolescents, ces mois de septembre et d’octobre derniers, pour créer ensemble une aventure traversière. Le fantôme d’Aragon se laissa raconter l’histoire de la mouette venue de l’autre côté de la mer, portant sur ses ailes un petit garçon du nom d’Amigo, les poches pleines de figues magiques…
Mille anecdotes, put-il constater, nouent la trame de ce qui se joue dans un quartier pauvre, où le soir en groupe les enfants n’ont pas peur d’un revenant pour lui demander avec gentillesse de corriger leurs devoirs. Le plus simple coup de main donne lieu à des offrandes en nourriture insensées, si l’on sait de quel infime budget disposent les mères pour nourrir une famille souvent nombreuse. Mille difficultés de la vie quotidienne se partagent, d’une maison et d’une façade à l’autre de la ruelle. Ce sont aussi mille problèmes nouveaux qui surgissent pour les adultes, suite à la terrifiante acculturation des jeunes soumis aux propagandes consuméristes…
Notre hôte fut un témoin discret, logeant dans une chambre d’amis préparée par Aziz et Naïma. Nul n’aurait pu le prendre pour un paysan de Paris, tant sa diction était raffinée pour déclamer Ibn Arabi. « Le Sage non plus que le Fou, nous confia-t-il en se régalant de sardines grillées préparées par Michèle, n’ont leur place dans ce qui sert de tête à la Cité, brouillée par les effluves d’une bacchanale de faux semblants et de trompe-l’œil où nul n’est resté sobre. L’alliance entre De Gaulle et Malraux (vous avez connu celle entre Emile Verhaeren et le couple royal d’alors, composé d’un Roi Chevalier et de cette adorable reine Elisabeth, amie des muses comme d’Einstein), oui, cette idylle de la sagesse et de la folie constituait la cible d’une démocrature ayant œuvré à dissoudre tous les repères… » Il parlait la bouche pleine et j’étais tenté de noter – comme il y a près de trente ans – mais il me ravisait d’un geste, en sorte que je n’ai conservé de la conversation – comme alors – que quelques pauvres bribes, elles-mêmes témoins de ce voyage traversier.

DERNIERES PAROLES D’ARAGON

« Voici le monde revenu au temps de Gatsby, mais il n’a plus rien de magnifique… Aux ordres de ses maîtres, qui étaient ceux des Bush comme de Reagan et de Clinton, Obama jouera son rôle de boy docile qui feindra face au monde arabe d’incarner la baraka promise par son prénom. Contrôler l’Amérique du Sud, l’Afrique et l’Asie : voilà son job. L’Afghanistan, c’est une tour de guet sur la Chine et la Russie. L’Europe vassale doit obéir, si elle veut conserver quelques miettes… L’Union sacrée comme en 14 ! A nouveau la social-démocratie votera les crédits de guerre, sans savoir quels Lénine, quels Hô Chi Minh, quels Mao, quels Fidel Castro se conçoivent dans le ventre même de la bête immonde. En attendant, si les talibans sont traqués là-bas comme les fellaghas d’Algérie, si dans le monde entier les résistants sont appelés terroristes et si la terreur s’impose en même temps que censure et couvre-feu sous le masque humanitaire, jamais ils ne viendront à bout de l’esprit du Mejnoûn ! »
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« Quand l’unique finalité d’une société est l’accumulation sans fin d’un Capital dont la marchandise humaine est le moyen, sans cesse aliénée, trompée, manipulée par un système organisé de mensonges qui seuls assurent l’efficace valorisation de la valeur, quand une majorité des humains commence à s’apercevoir du stratagème dont elle est la dupe en tant que d’évidence une telle accumulation sans fin rencontre sa fin dans famines et pestes, guerres et morts programmées à l’échelle universelle, s’ouvre une ère de séismes ne présentant pas d’autre alternative que l’invention d’autres rapports ou le néant. C’est ici que l’aveuglement de l’Occident devant son destin prend des allures suicidaires. Différant l’heure de penser par inertie, s’en remettant à des gangs de bouffons par lâcheté face à une échéance inéluctable, celle de perdre leurs privilèges économiques – au risque de coups d’Etat financiers gagés sur leurs propres enfants (mais la dette publique n’est-elle pas devenue le premier des marchés ?) – les populations du monde riche croient pouvoir durablement fermer les yeux sur ce qui les attend. L’Europe niera les fondements de son droit en établissant tous les délits d’immigration clandestine qu’on veut, elle s’alignera sur cette commune italienne dont les citoyens sont sommés de dénoncer la présence d’étrangers « tout comme on le ferait pour un trou dans la chaussée ou un lampadaire hors service »…
Le choix est pourtant inéluctable, entre le bunker et la coopérative traversière. Soit une vision parcellaire à court terme, qui verra pris d’assaut ses murs et forteresses dans des conditions inimaginables. Soit une vision globale renouant avec notre génie spécifique – d’Homère à Aimé Césaire – pour ouvrir un pont géographique, temporel et civilisationnel vers un futur humain viable pour tous. »
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« Votre univers culturel est un marécage où l’on ne sait plus ce qui est terre ce qui est eau, dont la faune est ni chair ni poisson la flore mi-figue mi-raisin, qu’il conviendrait d’assécher et d’éclairer au feu d’une critique radicale, sous peine que s’emparent du thème de l’assainissement les entreprises les plus démagogiques… Votre regard une fois clarifié, n’ayez pas peur de voir qui est l’autre, car sait-on ce qu’il y a dans les yeux d’êtres humains démunis de tout ? Sait-on ce qui dans ces regards voit votre regard ? Je demande – j’exige ! – que vous fassiez honneur à ce regard, qui vous rendra l’honneur de votre propre regard… »
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« C’est ce va-et-vient d’une rive à l’autre, ce pont sur l’abîme que vous pourrez appeler traversier. Si le regard d’en face est imprégné de votre culture, pourquoi n’en faites-vous pas autant ? »
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« Pourquoi ne pas voir la richesse de la civilisation arabo-musulmane ? Pourquoi ne pas se souvenir d’Al-Andalous ? »
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« Leur Bernard Kouchner peut bien proposer une taxe volontaire de 5 cents pour 1000 Euros de transactions financières, si la manne mondiale est comparée à un terrain de football, c’est un coin de corner concédé à ceux qui crèvent de faim… »
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« Voyons, petit. De quoi t’étonnes-tu ? La bouffonnerie institutionnelle est une obligation pour le pouvoir, si son discours humanitaire et démocratique est le contraire de sa pratique esclavagiste. Ne vois-tu pas que leurs politiques, depuis ma mort, se réduisent à l’art du fouet pour soutirer toujours davantage de plus-values relatives et absolues, comme l’explique très bien Karl Marx dans son Capital ? C’est pourquoi les véritables fashismes aujourd’hui ne sont plus old, mais new fashion, autrement dit parés de tous les masques de l’avant-garde progressiste. Même un Jean d’Ormesson s’y est mis, qui prétend se réclamer de mon nom. »
(…)
C’est donc Aragon qui nous a conseillé d’axer le présent message public sur une analyse des conditions objectivement hostiles au projet traversier dans le monde occidental. Et – doit-on l’avouer ? – qui nous en a dicté la rédaction.

La mouette reprend son vol en janvier…
… ELLE N’EST PAS CONTRE LE FAIT QU’ON LUI FASSE SIGNE !

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