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Corto Maltese reprend brillamment la mer


9782203092112Corto Maltese. Sous le soleil de minuit, par Juan Diaz Canales et Ruben Pellejero, Casterman, édition couleur, 82 pages, 16 €

Je ne reviendrai pas ici sur la sempiternelle question de la reprise de héros BD – même si ça me brûle les doigts: je reste contre, très contre. Un héros appartient à celui qui l’a créé, c’est tout. Spirou et Fantasio et Tif et Tondu sont des exceptions. Pourquoi vouloir refaire Blake et Mortimer, Lucky Luke, Ric Hochet, Achille Talon (peut-être le comble du mauvais pastiche), Alix, Guy Lefranc, XIII, Boule et Bill, Iznogoud, Astérix ou Corto Maltese «à la manière de» (car c’est toujours de cela qu’il s’agit: d’une imitation plus ou moins talentueuse (laborieuse?), les repreneurs devant s’inscrire «dans les pas de»). Mais les éditeurs ont raison: ces reprises figurent toujours parmi les meilleures ventes. Fermons donc le ban. Pour dire qu’abstraction faite de ces réticences, cette reprise du héros d’Hugo Pratt est fidèle et réussie.

Si, dans les premières pages de Sous le soleil de minuit, treizième du nom, le Maltais reprend la mer, ce n’est que par intermittence qu’il va naviguer au cours de cet épisode disponible en deux versions, l’une couleur, l’autre noir et blanc. En effet, pour atteindre Dawson, un bled du Grand Nord américain où, par lettre, son ami Jack London l’a envoyé remettre une missive à «une femme inoubliable» qu’il a connue jadis, il doit marcher dans la neige (rencontrant des explorateurs), descendre une rivière en pirogue (manquant de passer sous une guillotine) et encore traverser des étendues neigeuses (rien ne lui est épargné). Mais il arrivera à bon port et en bon état. Le tout sur un fond historique parfois assez complexe à suivre. C’est très bien écrit, plein de rebondissements et Corto est tel qu’en lui-même, à la fois dans son apparence physique (le dessin de Pellejero est remarquable) et par son esprit fin, aiguisé, spirituel, parfois mordant mais toujours sage et moral.

9782207130322_1_75Puisque 2015 marque les vingt ans de la disparition d’Hugo Pratt (le 20 août 1995 à 68 ans), les éditions Denoël publient deux livres qui intéresseront les nostalgiques de son œuvre. Tout d’abord la réécriture, sous la forme d’un roman paru en italien en 1995, de La Ballade de la Mer salée, le premier épisode où apparaît le fameux marin (entre 1967 et 69 en Italie, en 1975 chez Casterman après une publication en feuilleton dans France Soir). On s’en souviendra peut-être, dans cet album fondateur, notre homme est recueilli, ligoté sur un radeau, par Raspoutine (qui ouvre d’ailleurs Sous le soleil de minuit). Ici, sous ce même titre, le dessinateur italien envoie son héros sur l’Océan indien en automne 1914, quelques mois après le début de la guerre avec l’Allemagne, tout en convoquant une poignée de figures récurrentes de la série, Raspoutine, le Moine, Pandora ou Caïn. Si le récit est très bien mené, en passant d’un genre à l’autre, de la bande dessinée au roman, le personnage perd de sa singularité fortement liée à sa silhouette, à sa manière d’occuper une case et d’évoluer au sein d’une planche.

B26640L’autre livre, La Corbeau de pierre, sous-titré «La jeunesse de Corto Maltese», est signé Marco Steiner. On y découvre les premiers pas sur mer, à l’aube du XXe siècle, d’un adolescent de 14 ans qui fera parler de lui, fils d’un marin livrant des armes, du tabac et de l’alcool aux rebelles irlandais et traqué par la police. Dans ce roman d’aventures, il est notamment question d’ésotérisme (le corbeau de pierre renferme un carnet contenant des formules magiques) et de Venise où le Dedalus fait escale et dont Corto et son ami Bertram découvrent le ghetto juif. Un intelligent complément à la bande dessinée.

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