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D-Day et après


C’était il y a soixante-cinq ans : Omaha Beach, Utah Beach et les autres plages sur les côtes de Normandie.  Et maintenant, l’immense cimentière de Colleville, des milliers de croix blanches au garde-à-vous pour une dernière parade.  Sans ceux dont elles portent les noms, je ne serais sans doute pas occupé à écrire cette chronique pour un journal dont le titre comme par « libre ».  La liberté dont on peut écrire le nom, ils nous l’ont rendue.  A l’autre bout de l’Europe, il y avait eu Stalingrad, l’extraordinaire sursaut des peuples dits alors soviétiques.  Mais les fleurs de la liberté, en ces temps-là, ne poussaient pas sur les rives de la Volga (et maintenant ?).

J’avais presque quatre ans au moment où il a fallu sauver le soldat Ryan.  Le 6 juin, on pouvait aussi fêter la Saint-Claude, mais c’est un usage qui était déjà perdu dans mon entourage comme sans doute dans bien d’autres.  Soit dit en passant, au Québec, célébrer la fête de quelqu’un, c’est lui souhaiter un bon anniversaire.  Lorsque j’ai eu quatre ans, les Américains étaient depuis peu entrés dans Liège, où j’habitais avec mes parents et mes deux petits frères, ainsi qu’à proximité des deux portions – paternelle et maternelle – de ma famille proche.  La VIe  armée du général Hodges avait établi son QG en ville, et mon père, qui pratiquait bien l’anglais, avait été recruté en qualité d’interprète (il préférait dire « liaison officer », car il prenait ses repas au mess des officiers), avec pour mission de servir de truchement entre l’armée et les citoyens dans les cas où la première causait des dégâts aux biens des seconds.  Il ramenait de chez ses nouveaux amis des aliments encore inconnus : c’est ainsi que j’ai mangé ma première orange, ma première banane, et, curieusement ma première saucisse dite de Francfort, dont je n’ai jamais retrouvé le goût.  Mais je ne me souviens pas avoir goûté au Coca-Cola, dont je n’ai jamais été un amateur.  Ni d’avoir tasté du chewing-gum, qu’autour de moi on appelait « chiclette ».

Il me souvient être passé avec ma bonne-maman maternelle, au début de 1945 sans doute, devant un grand G.I. africain-américain (on disait un nègre en ces temps-là) gardant un pont, à Chénée : il m’en avait offert une tablette de ma grand-mère m’avait interdit de mettre en bouche.  Son argument était qu’elle ne savait pas de quoi cette chose était faite.  Plus tard viendrait l’opprobre jetée sur les « gens qui chiquent », témoins de mauvaise éducation.

Les soldats américains emportaient avec eux des « rations K », qu’il leur arrivait de distribuer aux personnes qui les regardaient passer.  J’ai ainsi goûté à mon premier morceau de poulet et essayé mon premier condom (une capote que nous disons anglaise était glissée dans chaque ration), non évidemment pour l’usage auquel il était destiné, on a beau être tenu pour précoce, mais en guise de ballon de baudruche.  Les soldats, eux, goûtaient à nos tartines de margarine et de sirop de Liège.  Et aussi aux alcools soigneusement mis de côté par nos parents.  L’un d’entre eux , je crois encore le voir aujourd’hui, est entré, casqué et guêtré, chez une de mes grands-tantes, à Rocourt où la famille s’était repliée, a posé son fusil contre le mur, s’est assis et a prononcé ce simple mot : « cognac ».  Il s’est retrouvé sans tarder le verre à la main.  J’ai longtemps cru qu’il s’agissait d’une espèce de gnole américaine.

Qu’on ne compte pas sur moi pour faire dans l’anti-américanisme primaire.  Aux morts de Colleville et à ceux qui ont suivi, ainsi qu’à ceux qui ont survécu, je n’ai jamais cessé, moi qui fut un contemporain de ces événements dont ils furent les courageux acteurs, simplisme ou pas, de dire merci.

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