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De l’art d’être bref


Il n’est pas donné à tout le monde d’être court. S’il est parfois bien agréable de se vautrer des jours durant dans un thriller de 500 pages, il est tout aussi bon de s’envoyer en une heure ou deux un texte dense et rigoureusement écrit. Car, justement, la bonne littérature est d’abord affaire de style, et l’art de savoir être court va souvent de pair avec un travail stylistique travaillé, ramassé. Voici donc dix romans, récits ou recueils de nouvelles (et même de poèmes) assez brefs, de langue française, qui ont, à des degrés divers, comblé mon goût de la lecture.

Vie de ma voisine, de Geneviève Brisac (Grasset). Déménageant dans un nouvel immeuble, la romancière reçoit la visite de sa voisine qui a connu dans les années 1960 Charlotte Delbo, déportée et auteure de la trilogie Auschwitz et après. Habitant Vincennes, les parents d’Eugénie, dit Jenny, ont été raflés en juillet 1942, sans espoir de retour, tandis qu’elle et son frère, en tant que Français, ont pu rester, se débrouillant comme ils le purent. Après-guerre, elle s’est engagée politiquement, d’abord chez les communistes, participant au mouvement des Auberges de Jeunesse, puis a combattu la Guerre d’Algérie, avec son mari Jean-René Chauvin revenu des camps, auteur du témoignage Un Trotskiste dans l’enfer nazi. Geneviève Brisac se met parfois dans la peau de sa voisine pour rendre ce récit plus vrai, et ça sonne juste.

 

Trois ex, de Régine Detambel (Actes Sud). Quel odieux bonhomme que cet August Strindberg (1849-1912), l’auteur suédois de Mademoiselle Julie (notamment). Il est jaloux, narcissique, égoïste, violent, méchant, etc., comme s’en sont rendu compte ses trois épouses successives évoquées ici : la Finlandaise Siri, d’abord mariée à un officier et qui rêve d’être comédienne, et dont il aura trois enfants ; la journaliste autrichienne Frida de 20 ans (il en a 43) qui, enceinte, se rend vite compte de sa bévue ; et la très amoureuse Harriet, elle aussi actrice de 22 ans, qui, mère d’une fille, le quitte à douze reprises, revient onze fois, avant de définitivement demander le divorce. La critique est impitoyable avec ses œuvres, et l’une d’elles, Mariés !, est victime d’un procès (gagné) pour outrage à la religion.

 

 

Traverser la Seine, de Didier Goupil (Le Serpent à plumes). Au Ritz, où elle vit depuis tant d’années qu’elle a fini par faire partie du décor, Madame, une ancienne collectionneuse de tableaux, puis de statuettes et de masques, s’est laissée mourir dans sa baignoire. La veille, à la demande de sa petite-nièce, elle s’est rendue à l’Élysée où son neveu, un publicitaire arrogant qu’elle n’aime pas, s’apprête à recevoir la Légion d’honneur des mains du président (qui a changé de montre, troquant sa légendaire mais trop « vulgaire » Rolex contre une Patek). Rentrée à l’hôtel, elle a pris son dîner dans sa chambre, laissant ses souvenirs l’envahir. Principalement, quelques années auparavant, son voyage à Auschwitz-Birkenau où elle n’avait jamais pensée revenir un jour, plus d’un demi-siècle après y avoir été incarcérée. Le style sobre, elliptique, évocateur, empreint d’une certaine forme de poésie, convient parfaitement au propos caressé avec délicatesse.

 

Retour à Ostende, de Benoît Damon (Champ Vallon). Sous-titré Mascarade, les huit textes qui composent ce recueil (plus un épilogue) sont autant de rêveries autour de tableaux de James Ensor. Plus précisément, dans une langue riche, finement ciselée, et avec humour, l’auteur suisse donne la parole aux personnages qui habitent ces œuvres. Les Squelettes voulant se chauffer souffrent d’un « froid de loup dans cette affreuse baraque » où ils sont enfermés, délaissés par « James ». Au centre du groupe des Masques singuliers, celui qui porte une souquenille vert pomme décrit ses voisins sans beaucoup d’aménité. L’une des figures de L’intrigue se demande ce que lui « veulent tous ces masques oppressants, surgis de nulle part », ces « faces de démon » prêts à le « turlupiner ».  Et le personnage central de Pierrot et squelette en jaune s’adresse à celui venu le surprendre au « débotté ».

 

Prends le temps de penser à moi, de Gabrielle Maris Victorin (Grasset). Plusieurs livres ont paru après les attentats du Bataclan et des terrasses parisiennes, écrits par des proches de victimes, compagnons/compagnes ou parents. Celui-ci est le premier, à ma connaissance, qui suit l’attaque meurtrière contre Charlie hebdo. Son auteure est la fille de l’économiste altermondialiste Bernard Maris. « Dans mon esprit, mon père vit », écrit-elle. Avant de raconter la journée du 7 janvier 2015, telle qu’elle l’a vécue, et les jours d’avant et ceux d’après, puis l’histoire d’un père et de sa fille, « la seule que je connaisse », constate-t-elle. Mais pas seulement : il est aussi question de son père enfant à Toulouse ou romancier (son premier roman refusé par « une grande maison d’édition » le laisse « terriblement déçu »), un grand lecteur au rire contagieux.

 

Dire au revoir, de Gaëtan Roussel (Flammarion). Plutôt que de nouvelles, il faudrait parler de flashs. Vingt courts textes où il est question de voyages, d’attentes, de départs, d’arrivées, et de toutes ces choses qui pimentent ou désespèrent nos vies, le tout sous une couverture illustrée d’un joli dessin de Charles Berberian. Le chanteur de Louise Attaque, qui œuvre aussi en solo, réussit parfaitement son passage à la littérature. Derrière toutes ces histoires empreintes de mélancolie, voire d’une vraie tristesse, il y a un ton. Et un style, une façon de jouer avec les mots, avec les phrases, par la répétition, la césure, leur situation dans la page.  Ceux qui connaissent l’artiste ne seront pas surpris. Les autres découvriront un écrivain.

 

 

La cuisine cannibale, de Roland Topor (Wombat). On n’en finit pas de se réjouir de la réédition des livres de Roland Topor (1938-1997) chez Wombat. Si mes calculs sont exacts, il s’agit de son dixième livre à reparaître chez cet éditeur, après notamment les incontournables Mémoires d’un vieux con, Café Panique ou Théâtre Panique. Au hasard, voici la recette du barbu à poil : « Après avoir tordu le cou à un barbu, ôtez-lui tous les poils, grattez-le, pincez-le, videz-le, talquez-le mais ne le rincez pas. Essuyez-le délicatement en tamponnant, et mettez-le à cuire dans un court-bouillon. Servez-le baignant dans une sauce blanche. » Si un tel met risque de vous ballonner, vous avez d’autres plats de choix : Amoureux en désespoir de cause, Restes d’automobilistes en fricassée, La main forneret (variante de la fondue bourguignonne), Agent d’assurances sur sa police, etc. Car, comme l’affirme le maître-queue dans son introduction, « l’homme est le meilleur aliment de l’homme ». Les dessins sont de l’auteur, comme il se doit.

 

Bruxelles à contrejour, de Catherine Deschepper et Martine Henry (Quadrature). La première écrit les textes (elle a été couronné pour son premier recueil au titre amusant, Un kiwi dans le cendrier), la seconde fait les photos. Ensemble, elles font « divaguer l’imaginaire » au cœur d’une « capitale de cœur », à la recherche de fées « comme des souvenirs du passé, des portes secrètes vers la poésie, des touches d’espoir, d’humanité ». Le résultat, ce sont dix-sept nouvelles de haute volée et autant d’envoûtants clichés noir et blanc. On y croise une fée clochette qu’un néo-Bruxellois traque avec son appareil photo, au risque de délaisser son travail.  Ou une organisatrice d’événements culturels toujours pressée qui reconnaît, dans un coiffeur, « une de ces fées marraines ». Il est aussi question d’une rencontre via internet, d’une adolescente qui voit des aliens, d’un super-héros qui se lance dans une bien étrange « carrière de justicier » ou d’un homme vivant seul intrigué par une odeur de lingette mouillée.

 

De sang et de lumière, de Laurent Gaudé (Actes Sud). Un peu de poésie dans ce monde de brutes, comme disait l’autre. C’est Laurent Gaudé, auteur goncourisé de romans et de pièces de théâtre, qui s’y colle. Mais son regard est sombre. Il veut une poésie « à hauteur d’homme », « qui défie l’oubli et pose ses yeux sur tous ceux qui vivent et meurent dans l’indifférence du temps », une poésie « charnelle, incarnée », dont le « territoire » est « le monde d’aujourd’hui, avec ses tremblements et ses hésitations ». Ses poèmes épiques, magnifiques, poignants, vibrant d’indignation sont autant de chants qui parlent d’Afrique, d’esclavage et de traite négrière, de fuite et de camps de transit, de la lutte incessante pour vivre, de la misère, du terrorisme ou de la cruauté des hommes. Ces neuf textes qui créent des situations, mettent en scène des personnages, génèrent des émotions, se lisent comme des nouvelles. Des nouvelles qui trouvent leur source dans le vécu de l’auteur, ses passages au Kurdistan irakien, à Port-au-Prince, dans la Jungle de Calais, dans sa nécessité d’aller voir comment va le monde, et qui donnent de notre humanité une image bien peu pimpante. Franchement désespérante même.

 

La petite gamberge, de Robert Giraud (Le dilettante). On connait l’intérêt porté par Le dilettante à ces auteurs du XXe siècle qui n’ont pas la postérité qu’ils méritent, les Jean Forton, Marc Bernard, Alexandre Vialatte, Emmanuel Bove, Raymond Guérin, Henri Calet, Georges Hyvernaud, Jacques Chauviré, etc. Robert Giraud (1921-1997) est de la même engeance. Le bonhomme ballade sa plume dans le Paris perdu du milieu du siècle, peuplé de figures semblant jaillir d’un film noir et blanc de Grangier ou d’une photo de Doisneau. Paru en 1961, La Petite gamberge est son deuxième roman et le sixième de ses livres sortis de l’oubli par cet éditeur, après notamment Le peuple des berges, Les lumières du zinc ou Paris, mon pote. Dans sa préface, Olivier Bailly, qui a consacré un récit biographique à cet écrivain (Monsieur Bob), définit ce roman comme « une complainte des rues bercée par un accordéon triste ».Ils sont cinq, Bouboule, la Douleur, le Manchot, Pierrot-la-Tenaille et Roger, « tous bien potes », vulgaires voleurs de lapins dans le Milieu mais « quelqu’un » dans leur entourage, à se retrouver régulièrement au bistrot A la bonne Treille, chez René. Et puis, un jour, ils ne sont que quatre, Roger a disparu. Alors que, justement, ils sont sur un coup juteux.

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