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Séance de rattrapage (4) : Ecriture, écrivains, etc.


Sont régulièrement publiés des livres sur l’écriture, la littérature, les écrivains, etc. Voici une petite sélection aussi partielle que subjective. Paru en août dernier en pleine rentrée littéraire, ce qui n’est peut-être pas une très bonne idée, Le Dictionnaire amoureux des Écrivains et de la Littérature (Plon) est signé par un acteur de premier plan du monde littéraire et éditorial depuis de très nombreuses années, Pierre Assouline. Biographe, essayiste, romancier, blogueur (l’excellente République des Livres), ancien rédac’chef de Lire, éditorialiste et conseiller au Magazine littéraire, membre de l’Académie Goncourt, et je dois oublier quelques-unes de ses autres casquettes. « Ce n’est pas pour me vanter, mais je hais les livres », prévient-il en ouverture de son avant-propos, préférant les voir « uniquement en peinture ». Au point d’imager écrie un jour un essai intitulé La haine des livres. Et, réfléchissant à l’antienne selon laquelle on publie trop de livres en France (« luxe d’enfant gâté »), il se demande s’il ne faudrait pas poser la question de leur « nécessité ». Mais qui peut juger de la « nécessité » d’un livre ? Un roman de Modiano ou de Marc Levy, un essai sur Proust ou ce Dictionnaire amoureux n’ont-ils pas tous, leur nécessité, même si celle-ci est différente ? L’amateur de littérature « populaire » est bien plus heureux de pouvoir lire le dernier-né de son romancier favori que de savoir qu’on a retrouvé un inédit de Gracq, par exemple.

Mais revenons au bouquin. Premier écueil à éviter : se plaindre des absences. Le choix est forcément subjectif et il vaut mieux se réjouir de ce qu’on peut y lire que de râler de ne pas trouver ce que, soi-même, on y aurait mis. Comment rendre compte de ces 880 pages sans dresser une liste de noms d’écrivains, de livres et d’autres choses littéraires qui deviendrait une sorte de digest de la table des matières ? Quelques éléments relevés ici et là. Assouline rappelle la liberté de ton qui régnait sur le plateau d’Apostrophes, ainsi que, parfois, la violence des échanges, ce que l’on imagine mal aujourd’hui. « Pourquoi serions-nous tous des lecteurs », s’interroge-t-il ailleurs, jugeant « insupportable » « l’injonction de la lecture » (même si on eût aimé pouvoir lire sa propre réflexion plutôt que celle d’Edith Wharton qu’il développe). Il remarque que les écrivains sont peu portés à revendiquer l’héritage de quelques glorieux confrères qui les ont précédés. Ce sont les critiques et commentateurs qui s’en chargent. On apprend (repris à Pierre-Marc de Biasi) que Flaubert n’a jamais dit ou écrit « Madame Bovary, c’est moi ». L’expression a été lancée en 1857 et reprise ensuite, de biographies en études. L’auteur déplore que, depuis quelques années, la biographie « a pratiquement disparu de notre paysage littéraire » (ce qu’il faudrait nuancer : les biographies plus pointues n’ont-elles pas pris la place de celles grand public à la Troyat ou Gallo ?). Il note aussi que, lors de la parution de Bagatelles pour un massacre en 1938, un grand nombre de critiques, même de gauche, ont loué la dimension littéraire du texte de Céline, passant le fond par pertes et profits. Je pourrais remplir des écrans et des écrans tant cet ouvrage recèle de choses intéressantes (mais parfois trop rapidement traitées, comme souvent dans cette collection, c’est sa faiblesse), également sur des écrivains (Faulkner, Borges, Blondin…) ou quelques livres (L’Homme sans qualité, À la recherche du temps perdu, les Journaux de Kafka ou des Goncourt…). Je ne peux m’empêcher de terminer par l’entrée « Interview d’écrivain ». « Le problème avec ce genre d’exercice, note Assouline, ce n’est pas tant la réponse que la question. » On ne saurait mieux dire.

Quoi d’autre sur ce sujet ? Trois recueils de portraits, un sous-genre assez prisé en France (et peut-être ailleurs, je n’en sais rien). Josyane Savigneau, longtemps responsable du Monde des Livres, avoue s’y être adonnée à recelons (« Longtemps j’ai pensé qu’il ne fallait pas aller voir les écrivains »). Entrée au supplément littéraire du quotidien du soir en 1983, elle a bien dû s’y mettre. Après Yourcenar, rencontrée pour un questions/réponses, ce sont Sollers et Robbe-Grillet qui l’ont baptisée. Leurs portraits ouvrent la trentaine qui meuble La passion des écrivains (Gallimard). À sa suite, on se rend chez Patricia Highsmith dans un village suisse, à Londres chez Salman Rushdie ou à Marseille chez Edmonde Charles-Roux, dans les appartements parisiens de Dominique Rollin, de Françoise Giroud ou de Simone de Beauvoir, etc. On croise aussi quelques éditeurs : Jérôme Lindon, Claude Durant, Guy Schoeller. C’est documenté, bien rédigé et on apprend des choses sur leurs vie et œuvre. Tout comme chez une autre signature du Monde des Livres préposée à la littérature étrangère, Florence Noiville. Le titre de son recueil, Écrire c’est comme l’amour (Autrement), est une réponse que lui a faite Antonio Lobo Antunes « un jour  où il était de fort méchante humeur ». Venue du milieu de la finance, la journaliste s’est vue « plus ou moins affectée aux rencontres ». D’auteurs traduits donc, comme le révèle cette petite trentaine de portraits accordant une très large place aux citations : Nadine Gordimer, Vargas Llosa, Carlos Fuentes, Harry Mulisch, Amos Oz ou Imre Kertesz.

« Marguerite Duras fut l’une des plus belles voix de son temps. » Georges Simenon a réussi « la prouesse de se forger un style magnifique dans cette absence de style qui m’avait d’abord choqué ». Celui qui écrit cela ne peut pas être complètement idiot. En l’occurrence, il s’agit de Gilles Lapouge, né il y a presque 94 ans, en introduction de son nouveau livre, Maupassant, le sergent Bourgogne et Marguerite Duras (Albin Michel). Il y est tour à tour question de Tolstoï, Dumas, Nabokov et Thomas Mann, de la trilogie romanesque de Knut Hamsun, de souvenirs de ses lectures de Giono, de sa brève rencontre avec Nicolas Bouvier. Ainsi que d’images issues de sa jeunesse – par exemple sa découverte, en 1942, d’un texte sur l’hiver signé François Mauriac –  ou de voyages accomplis sous toutes les latitudes. Notamment au Brésil où il a tenu une rubrique d’économie et de finance dans le grand quotidien de Sao Paulo.

« Mais la faible audience de vos livres ne constitue qu’une partie de votre tourment. Vous souffrez également du manque de presse. C’est un manque que ressentent tous les écrivains, tous les artistes (…) Les médias se montrent chiche à votre égard, ce qui vous énerve. » Voilà ce qu’écrit Jean-Michel Delacomptée dans sa Lettre de consolation à un ami écrivain (Robert Laffont). Il s’adresse à l’un de ses confrères qu’il a entendu annoncer, lors d’une rencontre en librairie, son retrait définitif. Il déplore que cet « écrivain hors pair » – postulant malheureux à l’Académie française – ne soit connu que par un petit cénacle de lecteurs et s’interroge sur l’absence de prix venus couronner une œuvre « exigeante » – malgré trois mille récompenses distribuées annuellement en France. L’auteur n’évite pourtant pas les clichés éculés lorsqu’il parle de « daube » pour qualifier les livres primés à l’automne (ce n’est plus vraiment le cas mais c’est un poncif qu’on aime bien ressasser). De même, autre lieu commun répété ici, la littérature qui se vend est forcément mauvaise et l’exigeante, minoritaire, ne se vend pas. C’est faux : de très bons romans figurent régulièrement parmi les meilleures ventes. Par contre, je suis résolument Delacomptée lorsqu’il se demande, veillant à bien distinguer le romancier de l’écrivain, si la couverture médiatique dont bénéficie un certain nombre de « gensdelettres » (Ernaux, Angot, Carrère, Houellebecq, Laurence, Djian, Darrieussecq, Nothomb – on pourrait rajouter Sollers, Reinhard, Joncour, Pingeot, Besson et quelques autres), principalement de la part de la presse littéraire parisienne, est bien proportionnelle à leur talent. Ou lorsqu’il parle d’un « écrasement des hiérarchies » quand sont mis sur le même pied des auteurs de valeur, objectivement, différente. Ou lorsqu’il s’insurge contre le « filtrage auquel procède le système dans l’information du public ». Ou encore lorsqu’il dénonce « le totem du réel » dans la littérature française (mais on pourrait dire mondiale).

Enfin, pour conclure ce bref tour d’horizon, un coup d’œil sur le journalisme. A l’heure où l’on célèbre le centenaire du Canard enchaîné, Claude Angeli, qui y travailla plus de quarante ans, dont une bonne partie comme rédacteur en chef, signe avec Pierre-Édouard Deldique, Les plaisirs du journalisme (Fayard). À l’origine satirique, l’hebdo du mercredi, qui a toujours refusé la pub et ne connaît pas la crise qui mine la presse papier en France (et ailleurs), est devenu un journal d’enquête à la fin des années 1960. Les auteurs racontent, sous une forme à la fois chronologique et thématiques, les belles heures du palmipède, comment il a fait tomber bien des personnalités politiques (notamment Chaban-Delmas avec sa feuille d’impôts et Giscard et les diamants de Bokassa), rappelant qu’il n’a jamais été ni démenti ni traîné en justice. Quant à ses mystérieuses sources, au sujet desquelles chacun épilogue à foison et qu’ils se gardent de démasquer (« ce serait irresponsable »), Angeli et Deldique leur rendent hommage, relevant que jamais aucune d’entre elles n’a été identifiée, même quand elles ont eu les services secrets à leurs trousses. Précisant que « la prudence reste de mise », ils soulignent que « rien ne peut remplacer la travail d’enquête et la chasse aux informations, l’un des plaisirs du métier ».

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