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En français dans le texte


Maintenant que l’on va, grâces soient rendues à son nouveau format, pouvoir lire La Libre dans le métro, mettant ainsi fin à l’impression d’être contraint de lire une gazette gratuite du même nom, le chroniqueur qui officie dans ce journal de qualité va devoir en faire un peu moins. Qu’à cela ne tienne : Pascal, à la fin de sa seizième « Provinciale », n’écrit-il pas à son correspondant « qu’il n’a pas pris le temps d’être court », ou quelque chose de ce genre ? Plutôt une nouvelle bien tournée qu’un roman-fleuve dans lequel on se noie au bout de quelques centaines de pages.

Ce qui ne changera pas en ce qui me concerne, c’est que je continuerai à écrire en français. Je me trouverai ainsi à rebours de la mode, ou plutôt de la « tendance ». Rien que dans mon environnement immédiat, tiens : le titulaire de la chaire Francqui au titre belge, un vétérinaire de l’université de Liège, annonce toutes ses conférences en anglais, langue dans laquelle est aussi rédigé le prospectus (pardon, le « folder ») d’un colloque de sciences politiques organisé par l’U.L.B. Si j’étais le (en l’occurrence la) ministre responsable, je m’en irais de mon rappel à l’ordre, mais peut-être considère-t-on, dans son entourage, que la langue française ne doit plus servir qu’aux attardés qui lisent La Princesse de Clèves, contre l’avis exprimé de manière goguenarde par le Président de la République, himself ?

Je n’entends pas ici m’emporter contre la langue anglaise, que je prétends pratiquer plus que correctement et du reste, avec beaucoup de plaisir. Je n’ai jamais cessé d’insister auprès de mes étudiants pour qu’ils apprennent à en maîtriser davantage que des rudiments. Mais la vogue de l’anglais ne procède pas d’une prétendue supériorité linguistique. Il s’agit tout bêtement d’être dans le vent, de s’accorder au sens de l’histoire. L’anglais étant – actuellement, et il n’est pas dit que cela va, comme on dit à Bruxelles, rester continuer durer – la langue de la mondialisation, rallions-nous sans barguigner au gonfalon de l’anglais ! Et tant pis si la qualité des discours ou des écrits s’en ressent sensiblement. Mon expérience m’a appris que ceux dont l’anglais n’est pas la langue maternelle l’utilisent souvent avec beaucoup de maladresse. Et s’il ne s’agissait que de l’accent ! Mais les « sky, my husband » s’amoncèlent à tous les tournants de phrases et les tournures vicieuses rendent fréquemment les propos incompréhensibles.

Passe encore quand on se retrouve dans un contexte anglophone : le français, il est vrai, n’est guère prisé des unilingues anglo-saxons, qui ignorent même qu’il existe d’autres langues que la leur. Mais quand on s’exprime dans un milieu francophone, est-il légitime d’imposer à ses auditeurs tant et tant de douloureuses approximations ? Et quand bien même on serait habile dans cette langue, faut-il nécessairement sacrifier à l’air du temps ?

Une langue n’est pas seulement un moyen de communication, c’est aussi un système de construction de la pensée. Le français est tout aussi capable que tout autre langue de produire des idées profondes et rigoureusement élaborées. En matière de sciences – tant « dures » que « molles » -, ses références sont incontestables. Alors pourquoi devrait-on se précipiter au secours de l’idiome qui gagne ? A force de courir après les illusions d’un changement auquel il faudrait nécessairement sacrifier, on se prend les pieds dans la flèche du temps. Et voilà pourquoi votre fille baragouine un mauvais pidgin. Elle aurait mieux fait de rester muette.

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