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Eric Faye et Michel Quint: écrivains haut-de-gamme.


Il faut tenter de vivre, par Eric Faye, Stock, 176 pages, 17 €
Fox-trot, par Michel Quint, Eloïse d’Ormesson, 330 pages, 20 €

Couv_IlFautTenterDeVivreLes nouveaux romans d’Eric Faye et de Michel Quint constituent deux de mes grands bonheurs de lecture des derniers mois de 2015 mais, pour des raisons diverses, je n’avais pas encore pu l’écrire sur ce blog. Je m’en serais dès lors voulu de ne pas le faire avant d’entamer l’autre rentrée littéraire, dite parfois «petite» (même si sont publiés presqu’autant de livres qu’en août-septembre), très tôt lancée puisque certains titres paraissent dans les derniers jours de décembre (et même le 1er janvier!). De plus, si vous n’avez jamais lu ces deux auteurs, vous pouvez en toute confiance commencer par Il faut tenter de vivre et Fox-trot qui figurent parmi leurs plus réussis tout en brassant un certain nombre de thèmes qui leurs sont chers.

En lisant Il faut tenter de vivre, je me suis surpris à penser à Modiano. On parle parfois, pour tel ou tel roman, et pas toujours à bon escient (paresse critique), d’une ambiance «modianesque». Or ce n’est pas vraiment de cela qu’il s’agit ici mais plutôt de phrases qui, me semble-t-il, auraient pu avoir été écrites par l’auteur de Dora Bruder, d’émotions ou de pensées qui pourraient être celles de ses héros. Déjà la triple temporalité du livre: le narrateur (Eric Faye lui-même comme il le signale en exergue, sans que pour autant jamais son livre ne prenne des airs d’autofiction) se souvient d’une époque ancienne (le milieu des années 90) où il a connu une jeune femme, Sandrine Broussard, qui lui a raconté son propre passé. Soit la décennie précédente au cours de laquelle, avec son frère, elle a escroqué par petites annonces des hommes en quête d’une compagne qui lui envoyaient de l’argent afin qu’elle les rejoigne à l’autre bout de la France. Si elle s’est enrichie, menant la grande vie dans des restaurants de luxe, la police a fini par repérer ses combines. D’où sa fuite à Bruxelles.

FayeOutre cette structure romanesque qu’affectionne Modiano, certaines réflexions de cet homme qui porte sur son passé un regard plus étonné que mélancolique évoque le Prix Nobel de Littérature. Telle celle-ci: «Je me dis parfois que la vie n’est pas une affaire de clarté mais plutôt de ténèbres. Que distingue-ton véritablement au-delà des premiers mètres?» Ou cette autre: «Un soir, j’ai retrouvé Sandrine dans un café de la rue de Rome, près des voies de chemin de fer. Il faudrait que je me décide à retourner là-bas, un de ces jours, mais je me dis que les endroits par où nous sommes passés doivent s’effacer derrière nous et qu’il est préférable de ne pas revenir sur ses pas.» Une dernière pour la route: «Cassis, Vercors, Paris, la rue de l’Ouest. Je revois cette époque comme si l’on avait posé dessus un filtre photo polarisant, ou comme si tout cela se silhouettait à travers une vitre embuée. Je venais d’avoir trente ans et je n’étais pas doué pour la vie.»

Ajoutons à cela les nombreux «noms d’emprunt» utilisés par l’héroïne, personnage forcément insaisissable entretenant des liens flous avec le narrateur qui ne révèle jamais la nature profonde de ses sentiments. Finalement, toutes ces références aux allures modianesques sont cohérentes avec une œuvre riche d’univers troubles, de personnages incertains, de sensations diffuses… Une œuvre dont l’un des fils rouges est un goût affirmé pour tout ce qui relève de l’astronomie, les planètes, le système solaire, etc., au sens propre mais aussi imagé. Or ce roman-ci s’ouvre sur cette phrase – «Vingt-trois années ne sont que des gouttelettes de temps, les particules d’un brouillard de siècles dans la vie de l’univers» – et se referme sur celle-ci: «Le jour où j’ai achevé ces lignes, j’ai lu qu’une planète hors du commun venait d’être découverte loin du système solaire. Elle flotte seule dans le vide, sans graviter autour d’une étoile ni appartenir à un collier de planètes.» A l’image du personnage?

CVT_Fox-trot_5267De même qu’Il faut tenter de vivre est une excellente introduction à l’univers fictionnel de son auteur (mais pas seulement, ses récits comme Mes trains de nuit ou Nous aurons toujours Paris n’en sont pas tellement éloignés), Fox-trot l’est tout autant à celui de Michel Quint. On trouve, dans ce roman qui se déroule au milieu des années 1930 à Lille, sur fond d’Affaire Stavisky et des manifestations antiparlementaires, des grèves générales et de l’explosion des ligues d’extrême-droite comme les Croix de feu ou les Camelots du roi, tout ce qui intéresse l’auteur lillois: de l’histoire politique, de la peinture sociale, des rapports de classe, de la vie populaire, du roman noir, du mystère, une écriture au présent… Ses héros sont Charles Bertin (comme l’écrivain belge, pure coïncidence), un jeune prof socialiste et idéaliste – il se définit comme «enseignant prolétaire» et fait du théâtre avec des pupilles socialistes –, et Nelly, une jeune modiste orpheline, sa mère est morte à sa naissance et son père, mineur polonais, a été emporté par la silicose. Duo autour duquel gravite une foule de personnages particulièrement bien croqués, notamment Jojo, un vendeur de journaux qui déclame les nouvelles du jour, ou le cousin de Charles, divisionnaire à la criminelle.

6a00d834525d3a69e2016762726271970b-800wiComme souvent chez l’auteur d’En dépit des étoiles, plusieurs intrigues se déroulent simultanément, sans cesser de s’entrecroiser: l’entrisme de Charles chez les ligueurs à la demande de Roger Salengro, le maire socialiste de la ville, futur ministre du Front populaire qui se suicidera, le meurtre d’une Belge dans un hôtel puis d’une danseuse-trapéziste dans un club, une mystérieuse enveloppe dérobée dans la poche d’un homme tué à Paris lors de la manifestation du 6 février 1934, le gros lot de cinq millions de francs gagné à la loterie nationale par quelqu’un du coin, etc. Et comme toujours, chez l’ancien auteur de romans policiers, on fréquente assidûment les bistrots dans une ville et en un temps parfaitement recréés. D’un point de vue documentaire, évidemment, mais aussi, et surtout, sur les plans plus difficiles à cerner des ambiances, des ressentis, des sensations, tout ce qui fait le prix de la meilleure littérature.

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