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Happy New Year, Mummie !


Voici une petite réflexion tirée d’expériences récentes, qui font elles-mêmes écho à (presque) quarante ans de relations bizarres avec Mummie. Qui est Mummie, te demanderas-tu à bon droit, comme l’éventuel lecteur du Canada. Ce dernier a le droit de savoir, non moins que celui de Kinshasa ou de Djakarta. Mummie – ce n’est un secret ni pour les internautes de Prétoria ni pour ceux de Tegucigalpa – sert de diminutif affectueux pour s’adresser à Mum, dont le sens n’est plus à traduire pour les amateurs de téléfilms ou de telenovelas, qu’ils s’en repaissent à Bahia ou à Hierapétra.

Mais ma Mum à moi, comme tu le verras, ne se laisse pas réduire à une image un peu simple que l’on pourrait confondre avec celle de Lady Gaga. Ma Mum à moi, c’est une créature à la fois fantasque et impitoyable, capricieuse et dictatoriale, dont j’ai de bonnes raisons de croire qu’elle n’agit pas pour son propre compte, mais sous l’ordre de puissances dont, sans doute, ne soupçonne même pas l’existence le lecteur de Java ou de Calcutta.

Car Mum a neutralisé la folle du logis. Ministère – Université – Media ! Toute mise en question prohibée par cette divinité tricéphale. N’a pas droit de cité qui n’obéit pas aux injonctions de Mummie. De telle manière que le plus simple récit de mes aventures avec elle n’exigerait pas moins qu’un ouvrage de mille pages…

En attendant ce roman au long cours, et pour fêter cet anniversaire de quarante années conflictuelles avec Mum, j’ai décidé d’en livrer un avant-goût, sous forme de trois récents témoignages, ne serait-ce que pour déniaiser quelque peu le cybersurfeur des Wagénias et du Kamchatka.

Des banquises de l’Alaska aux dunes du Sahara, sans oublier les plaines de la Pampa, il n’est d’étendues si désolées qu’elles n’aient recueilli l’écho des cérémonies du 9 novembre dernier à Berlin. Tous les peuples de la planète communiaient ce jour-là dans l’ivresse de voir affirmés leurs souverains droits. L’on sait depuis plus de deux siècles combien y participe l’existence d’un espace public ouvert à la libre expression des opinions critiques. De 1789 à 2009, via 1989, s’étendit jusqu’au Botswana le triomphe de Mummie. Ministère – Université – Media ! Mon dernier texte (Coopérative traversière III), accessible aux amis de Bogota et d’Adis Abeba grâce aux magies électroniques, dont il me revenait par ailleurs qu’il faisait rêver les enfants de la Taïga, danser les jeunes gens sur les plateaux andins du désert d’Atacama, non moins que réfléchir les vieillards de Cabo da Rocca et de Puerto Vallarta, ce texte, il me fut honneur et bonheur de l’adresser à trois personnalités belges illustrant le prestige universel de Mum.

Comme nul ne dispute à Yvon Toussaint, ex-directeur et Rédacteur en chef du Soir de Bruxelles, le privilège de figurer déjà dans les annales au titre du plus mémorable des chroniqueurs dont se soit honorée la Belgique, il eut droit de préséance, venant de signer une chronique intitulée Singeries, à l’éloge de Darwin :

Monsieur,

Comme vous, je pense qu’il n’est d’humain génie qui ne s’honore de la trace du singe.

Permettez-moi pourtant d’exprimer, au nom de ce dernier, un vif désaccord avec votre hypothèse selon laquelle un «aveugle qui, dans une pièce sombre, cherche un chat noir qui n’y est pas» définirait l’humaine condition. C’est, tout au contraire, la quête irrépressible de lucidité qui nous fit bondir de branchages occultés par une chape d’obscurité, pour inventer le feu la flèche la parole et l’écriture. Ontologiser l’aveuglement me paraît relever du subterfuge idéologique, à l’heure où telle société déterminée, dans le discours qu’elle tient sur elle-même, répugne à tout ce qui pourrait indiquer une issue aux labyrinthes qui la définissent aujourd’hui.

Nous pouvons comparer l’ensemble des représentations autorisées dans l’espace public à celles qui prévalaient sous l’Ancien régime, lesquelles assuraient de même qu’aucune voie nouvelle ne pouvait se trouver au fond des impasses du féodalisme. Mais l’histoire avance, par éclats dans l’obscur. Les prétendues « élites » n’ont d’autre légitimité, pour prétendre être ce « levain sans lequel la pâte retombe comme du plomb », que des Lumières qu’elles inventent pour trouer l’obscurantisme dominant. Pourquoi donc ne vous aventureriez-vous pas, dans quelque audacieuse chronique, jusqu’à mettre en question le capitalisme ? Sur son pavois Darwin (jamais rendu plus furieux – jusqu’à pousser des hurlements de chimpanzé – que par un darwinisme social partout frauduleusement à l’oeuvre) vous applaudirait des quatre mains. En attendant, je vous prie de bien vouloir entendre ci-joint quelques cris récemment poussés dans la jungle sociale.

Tout ce qu’il y a de plus inaudible au milieu des macaqueries de la presse officielle, vous pouvez vous en douter.

Bonobonnement vôtre,

Hélas, amis du Manyema, nulle réponse ne vint vous confirmer que vous existiez plus que les singes de vos savanes aux yeux du trop occupé chroniqueur…

N’obtenant aucune réponse à Coopérative traversière de l’un des plus illustres satrapes de nos médias, songeant à consoler nos correspondants de la Toundra, je me résolus de leur part à me tourner vers Jacques Dubois, l’un des plus fins lettrés de nos universités :

Cher Jacques,

Un certain Karl Marx, dans son Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, observait que les événements historiques ont coutume de se présenter deux fois sur la scène des hommes : sous forme tragique – puis comique.

Cet auteur oublié, n’ayant plus droit de cité depuis trente ans que sa pensée, de manière trop flagrante, éclaire l’essence du réel, faisait allusion à la double aventure bonapartiste, sans imaginer qu’en France même, plus d’un siècle après son analyse, viendraient un Napoléon IV pour consacrer la social-démocratie libérale au cours de deux septennats ; puis, de nos jours, un Napoléon V ; avant que l’ancien leader de Mai 68 ne coiffe à son tour bientôt le bicorne comme futur Napoléon VI.

C’est donc une surenchère de la bouffonnerie qui, du point de vue de «l’intellectuel de gauche » que tu passes pour être, caractérise notre époque. Une surenchère d’autant moins animée de scrupules que, précisément, les voix des « intellectuels de gauche » n’eurent pour principale éloquence que leur silence (oublions le vacarme des bavardages médiatiques) au cours de la même période.

Or il se fait que je te tiens en la plus haute estime, tout d’abord parce que tu dois être l’un des êtres les mieux alphabétisés de ce qu’on nomme Communauté française de Belgique. A mes yeux, ce statut ne va pas sans quelque responsabilité dans l’espace public. S’il était avéré que, sous divers masques, s’impose une forme nouvelle de totalitarisme, soit une monologique de pouvoir frauduleusement déguisée en débat démocratique, «l’intellectuel de gauche » que tu passes pour être saisirait la première occasion pour opposer à cette fâcheuse tendance une dialogique de la résistance.

Du moins, ai-je la faiblesse de voir ainsi les choses – qui, décidément, tournent souvent à l’envers de mes visions.

Car il se fait que je me suis adressé à toi récemment, t’envoyant un texte de seize pages résumant de manière concentrée l’actuel recours systématique à la pitrerie pour occulter à la fois la parole du Sage et celle du Fou, qui depuis Erasme sont souvent la même.

J’ai envoyé ce texte à de nombreuses personnalités en Belgique et à l’étranger : nègres, métèques, bicots m’ont répondu ; les Belges se sont tus. Dans la plupart des cas, ce mutisme m’a plutôt amusé que chagriné. Je me demandais ce qui, pour le Belge moyen d’aujourd’hui (il n’y a plus que ça) était le plus scandaleux : évoquer Erasme ou Thyl Ulenspiegel, les dernières paroles d’Aragon ou cette citation de Hölderlin : « Was wir sind ist nichts, was wir suchen ist alles« .

Je n’ose presque pas faire face à un tel constat : tant de gens diplômés, cultivés, postés à vie, bardés de distinctions, sans aucun doute quant à leur excellence, NE CHERCHENT RIEN !

Qu’en penses-tu ?

Désolé au-delà de l’imaginable par un double silence risquant de contrarier les relations de notre pays avec les habitants de Baracoa, dans la province orientale de Cuba, je m’en remis entièrement à l’ouverture d’esprit de mon vieil ami Richard Miller, ancien ministre de la Culture et de l’Audiovisuel, dont l’étoile depuis lors n’a cessé de rayonner sur la sphère politique en Belgique :

Richard,

Ton silence me préoccupe.

Je n’ose pas lui donner la pire des interprétations.

Se pourrait-il que l’écriture – cet exercice absolu de liberté – soit condamnée à mort par nos social-démocraties libérales ?

Si c’était le cas, ce serait la mission d’un véritable écrivain de le prouver par l’expérience vécue : de fait, il n’est presque aucun Belge qui ose répondre à un tel texte, alors que je reçois des messages enthousiastes venus des lointains confins de ce qu’Edouard Glissant nomme le « Tout-monde ».

Or, l’aveuglement de l’Occident sera d’abord préjudiciable à celui-ci. Que ce soit son ignorance face à la culture arabo-musulmane, ou le règne d’une fausse bouffonnerie éliminant la parole du Fou pour finalement discréditer toute forme de discours public (deux thèmes essentiels abordés dans mon texte), il me paraît certain qu’à plus ou moins long terme ces pathologies auront raison d’une civilisation.

Dès lors, faut-il faire le constat qu’il n’est plus rien d’autre qu’une gestion de l’immédiat ?

Tu me disais au téléphone avoir des responsabilités éditoriales ; et tu allas même jusqu’à me solliciter, via mes parents, pour me proposer une collaboration. Tu me dis être directeur de collection, prêt à accueillir ma production. Je t’ai répondu, avec joie, que tu ne devais pas ignorer mes thématiques – forcément critiques. Et tu conclus, toi-même plein d’entrain, que nous devions nous voir au plus tôt pour en parler. Rendez-vous fut pris. Ce qui signifie, chez des gens aux revenus les plus humbles comme nous le sommes, quelques préparatifs. Là-dessus ton silence persistant, que pour tout autre que toi je qualifierais d’infâme. La partie n’est pas finie. Je viens d’achever le grand roman de notre temps, celui qui ne s’épargne pas de dévoiler toute la face cachée de notre époque.

Ton silence me préoccupe.

Et voilà ! Même si les populations du Minnesota attendaient beaucoup d’éventuels commentaires formulés par ces trois porte-parole de Mummie, sur un texte ayant valeur de diagnostic, seul un silence de mort témoignera de la conscience belge en l’an 2010, des entrailles du Katanga jusqu’aux riantes banlieues d’Hiroshima.

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