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Indécences


Il ne se passe pas de jour sans qu’une nouvelle manifestation d’indécence ne vienne s’agiter sous notre ouïe ou notre vue.  Par « indécence », on ne signifiera pas seulement le fait de mettre à nu en public l’une ou l’autre partie de son anatomie, fesses ou seins pour les femmes de chez nous, oreilles ou lèvres pour les femmes d’Arabie Saoudite.  La Libre, en publiant le 9 avril dernier une (très) belle photo de jeune fille entièrement nue, a bien compris que son lectorat  savait que l’indécence, en cette matière, est dans le regard, et non dans son objet.

Le même 9 avril, Cécile Bertrand, avec tout le talent qu’on peut lui admirer jour après jour, mettait en évidence une autre espèce d’indécence, celle qui consiste, dans le chef des vrais maîtres du monde, à s’accorder de plantureux bonus alors que les sociétés qu’ils dirigent sont prodigues de « rationalisations », lisez de mise au chômage de leurs travailleurs. Le dessin montrait bien que ce genre d’indécence-là crie vengeance au ciel. Jusqu’à présent, le ciel semble pourtant rester sourd.

Mais il est d’autres manières de se rendre indécent, par exemple dans les médias audio-visuels. On n’y prête guère attention, car elles se glissent sans crier gare dans notre vie de tous les jours. Deux exemples récents vont illustrer mon propos.

Il y a d’abord, à la radio, cette pub pour une boîte d’intérim, dans laquelle un imbécile heureux commente avec enthousiasme tous les avantages que lui procure son employeur, en enchaînant les bonjours : « Bonjour mon emplacement de parking pour ma voiture de fonction, etc. ». Une pub pas plus bête qu’une autre, ni moins d’ailleurs, et du reste on nous épargne les accents locaux, cette spécialité bien de chez nous. L’indécence c’est de célébrer les vertus d’un bon boulot de cadre dans une entreprise alors que le chômage, reprise ou non reprise, ne fait qu’augmenter. On aurait pu choisir d’autres illustrations de la même eau mais mon propos ne vise pas nécessairement la publicité en tant que telle, seulement l’usage inconsidéré et inopportun qui en est fait dans les médias.

Quand je suis à proximité du poste, je coupe d’emblée le son, mais comment savoir quand l’émission que je suis en train d’écouter, journal parlé ou « Jeu des dictionnaires » reprend ? A la télé, c’et plus facile. Je coupe aussi le son, et m’amuse à imaginer les dialogues que les protagonistes des réclames, devenus pour moi muets, échangent alors. Ce genre de détournement pourrait donner lieu à des émissions cocasses, et peut-être les publicitaires pourraient-ils en tirer quelque profit. C’est la télé, tiens, qui va me fournir mon deuxième exemple. C’était le 22 mars dernier, sur la Une de la RTBF : Elodie de Sélys (qui a talentueusement mûri, on s’en réjouira) présentait une émission de souvenir consacrée à l’incendie qui le 26 mai 1967 avait ravagé les grands magasins de l’Innovation à Bruxelles. J’ai gardé en mémoire les flammes que l’on voyait dépasser les toits de la ville, depuis mon bureau situé au 10ème étage de l’Institut de Sociologie, au Solbosch. Images dures, tragiques, commentaires émus et circonstanciés de témoins, dont mon vieux pote René Thierry, toujours aussi précis et brillant, tout à coup interrompus par une « plage » de pub, en rupture totale avec les images que l’on était en train de nous montrer. Des bagnoles pour les hommes, des lessives et des shampoings pour les femmes, la routine, quoi. Et tant pis pour toutes ces victimes dont on nous remettait le sort en mémoire.

La pub a tous les droits. Pour elle on abrège les émissions, on coupe la parole à des invités. Depuis qu’on (qui « on » ?) a autorisé sur la chaîne publique de télévision que les émissions soient coupées par de la pub, quel que soit leur objet, nous nous sommes habitués à ces indécences, auxquelles s’ajoute évidemment le mépris dans lequel nous, téléspectateurs, sommes tenus. Il n’y a pas que les grippes, saisonnières ou non, qui nous menacent. Où trouver le vaccin contre l’indécence radio-télévisée, cette forme de pollution dont les puissants qui nous gouvernent ne semblent guère se soucier plus que d’une guigne ?

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