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Investigation dans la mémoire familiale


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Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan, Le Livre de poche, 401 pages

Quoi de plus insupportables que ces autofictions françaises nombrilistes et revanchardes qui pullulent sur les tables des librairies ? Pendant longtemps, j’ai regardé d’un œil circonspect le dernier roman de Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, qui traînait sur un appui de fenêtre de la maison. Un livre familial, encore un, avec sans doute son lot de petites vengeances, de coups bas et de plâtres essuyés : un déballage impudique, non merci. Et puis un dimanche de désœuvrement (ça existe, ça ?), je l’ai pris dans les mains, je l’ai soupesé, j’en ai relu le quatrième de couverture et puis je me suis lancée. Et là, dès la première page, toutes les barrières sont instantanément tombées ; la magie d’une écriture magnifique opérait, la pudeur des mots (et des maux) me fascinait. Plus rien ne s’opposait à sa lecture…
Delphine de Vigan signe un sixième roman d’une rare élégance, un texte intime qui dévoile petit à petit la maladie mentale de sa mère, ses chutes et rechutes, sa progressive et improbable renaissance avant son suicide, ultime et inexorable. Elle aborde la jeunesse de cette mère excentrique et timide : dans un premier temps, une jeunesse dorée au sein d’une famille nombreuse, bruyante et indisciplinée mais qui tourne au cauchemar à la mort accidentelle d’un jeune frère. L’auteur va loin dans l’analyse, elle pousse l’investigation auprès de tous les membres vivants de sa famille, elle reconnait elle-même manipuler un matériau non frictionnel délicat mais dont elle parvient à faire une fiction magnifique. Dans pareille entreprise, le risque est grand de se heurter à certains dégâts collatéraux, elle cite le cas de Lionel Duroy qui après la parution de son roman Priez pour nous s’est vu rejeté en bloc par sa fratrie.

Malgré le sujet douloureux (qui mêle souffrance et culpabilité), les pages sont parsemées de joyeuses éclaircies : que ce soient les grandes tablées de la propriété de Pierremont où se réunissent facilement une trentaine de convives les jours de fête, ou les frasques de la débordante grand-mère Liane (qui à 75 ans réalisa, comme elle l’avait parié des années auparavant, un grand écart devenu mythique sous les yeux subjugués de sa descendance). Rien ne s’oppose à la nuit (titre sombre et mystérieux tiré de la chanson « Osez Joséphine » d’Alain Bashung) a un intense pouvoir d’attraction. C’est un magnifique livre sur la Mère. Et en filigrane bien sûr un livre-confidence sur l’auteur elle-même.

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