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JTM grave


L’autre jour, sur la tablette qui me faisait face dans le train, j’ai lu, écrit au marqueur noir : « Sabrina JTM grave ». Je suis peu versé en texto, mais j’ai cru comprendre qu’un jeune homme (ou une jeune fille, en ces temps de mélange des genres, allez savoir) avait voulu faire connaître au monde entier, ramené ici aux usagers d’un convoi de la SNCB, qu’il était amoureux d’une certaine Sabrina et que cet amour était sérieux, ce qui se traduit chez les adolescents par « grave ».

Je ne sais si Sabrina aura lu le message. Il se peut qu’elle prenne le train et qu’un jour par hasard elle tombe sur lui. Il se peut aussi qu’elle ne prenne pas le train. Il se peut qu’elle ne sache pas qu’elle est aimée « gravement ». Il se peut qu’elle ne connaisse pas l’auteur du message. Ou pas encore. On écrirait un polar à partir de toutes ces suppositions. Dans ce train qui ne faisait rien pour rattraper son habituel retard, je m’efforçais de résoudre l’énigme. J’imaginais Sabrina qui devait forcément ressembler à Audrey Hepburn, héroïne du film éponyme. J’imaginais en contrepoint l’auteur du message en amoureux transi, n’osant avouer sa flamme, vermisseau amoureux d’une étoile. A moins qu’au contraire il ne s’était agi pour lui de confirmer par écrit (scripta manent) une déclaration qu’il venait d’énoncer dans le train. Et si l’inscription se voulait au contraire ironique ? Et si Sabrina n’existait pas ? Et si Sabrina avait assisté à la rédaction de l’aveu ?

La publicité, limitée certes, donnée à cette déclaration d’amour ne laisse pas de rendre perplexe. Pourquoi faudrait-il qu’un grand nombre en fût informé ? D’autant que le recours à l’adjectif « grave » risquait bien de causer quelques malentendus. Je t’aime gravement, est-ce proclamer que mon amour ne doit pas être pris à la légère ? Ou bien que je suis tellement épris que rien ne compte à mes yeux comparé à mon amour ! Attention : c’est grave ce que je veux te dire, le moment est solennel, c’est celui de l’insoutenable gravité des choses. Qui dit gravité dit la loi, formulée par Newton, qui la gouverne universellement. Dit aussi chute, et n’est-il pas vrai qu’on « tombe amoureux » ? A l’aide, Sabrina, je perds pied, je me noie sous ton regard, aide-moi à me reprendre, love me tender, love me sweet, sortons du registre grave, je t’aime, JTM, cela devrait suffire.

Ce que j’avais sous les yeux était un témoignage de romantisme à l’âge postmoderne. Romantisme quand même. Ce message était rafraîchissant, car il faisait savoir au monde que l’amour existait toujours. Peut-être d’ailleurs n’était-ce pas un jeune qui l’avait écrit, mais un homme d’âge mûr, voulant rappeler à l’élue de son cœur qu’il n’avait cessé d’être amoureux d’elle ? Cette supposition était encore plus réjouissante. Les amours débutantes sont souvent démonstratives. Celles des routiers du partenariat affectif le sont d’habitude moins. On imagine difficilement Tristan et Yseult, Roméo et Juliette, Agnès et Cléante à quarante, cinquante ans, voire encore plus. Et pourtant, on peut être Sabrina à tout âge, et trouver à tout âge que l’amour est chose grave.

JTM grave. Et gravé en quelque sorte. Le train en guise de carte de Saint-Valentin. Les voyages forment l’éternelle jeunesse.

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