Facebook

Ker, un éditeur sachant éditer


Comme disait l’autre, c’est parce qu’il ne savait pas que c’était impossible qu’il l’a fait. Après avoir suivi notamment des études en communication (à l’UCL) et en relations internationales (à l’ULB), Xavier Vanvaerenbergh est effectivement devenu éditeur. De livres papier, pas électroniques. D’abord à la Renaissance du Livre, pour la collection Grand Miroir, et puis en créant, il y a un peu plus de cinq ans, sa propre maison, Ker Éditions, qui affiche à son catalogue plus de cinquante titres. Il y publie des romans pour adultes, des livres pour enfants, des documents, des recueils de nouvelles collectifs et même quelques pièces de théâtre. Et il vient de lancer une nouvelle collection intitulée Belgiques, au pluriel.

Deux romans parmi mes préférés cette année ont paru sous ce label. Guerre sainte marque une entrée tonitruante en littérature du Belge Bertrand Scholtus, passé par CLéA, une compagnie de lecteurs qui relit des manuscrits. Le point de départ est aussi singulier que casse-gueule : en 1529, Soliman le Magnifique s’est emparé de Vienne et les Ottomans ont conquis l’Europe centrale. Dès lors, aujourd’hui, une partie de notre continent, tout comme les Proche et Moyen Orients, sont islamisés. Le Sultan Mehmet XI règne en souverain constitutionnel et démocratique sur un empire pacifié, devenu une puissance technologique, militaire et commerciale exceptionnelle. Bref, tout irait pour le mieux si des chrétiens fondamentalistes ne venaient ensanglanter cet havre de paix et de liberté. Ils commettent des attentats terriblement meurtriers dans ses principaux centres névralgiques, comme Bagdad ou Le Caire, dénonçant un régime « athée », trop libéral et tolérant, aux mœurs dissolues, etc.

Dans les grandes métropoles, les Européens – réputés tous naturellement chrétiens – sont parqués dans des tours délabrées au cœur de quartiers miséreux. C’est aussi pour venger ces « opprimés » que ces « fous du Christ » n’hésitent pas à perpétrer des actes terroristes, sans discernement, faisant par exemple exploser une discothèque. Leur chef, l’abée Antonio, se cache dans les Alpes, tout en aidant financièrement les insurgés chrétiens en différentes régions. Et notamment la Reconquista en Espagne. Car, dans la péninsule ibérique jadis entièrement occupée par les Arabes, l’enclave castillane est désormais réservée aux chrétiens. Ceux-ci se livrent à une guerre fratricide entre miliciens, qui mènent une guérilla dans les collines, et la Sainte-Croix, responsable des attentats. Lorsque ce sont les Arabes qui sont visés, leur aviation pilonne pendant plusieurs jours les villes chrétiennes, détruisant maisons et hôpitaux. Esteban vit sur cette terre. Engagé presque malgré lui dans la milice, il a bifurqué vers un chemin plus dur, plus « pur », prêt à tout, désormais, pour faire triompher sa religion. L’autre personnage dont nous suivons l’évolution est Paul, un Français de la deuxième génération parfaitement intégré à Dubaï. Considérant que sa seule culture est l’islam, il est horrifié de voir son fils progressivement se radicaliser. Lorsqu’Iskander ne donne plus de nouvelles, cet homme jusque là sans soucis va tenter de le retrouver, pénétrant dans un univers qu’il ignorait totalement.

Au-delà de son intensité dramatique, ce qui fait le prix de Guerre sainte est sa rigueur. Rigueur dans la peinture d’un monde à situation totalement renversée par rapport au nôtre, et où la Turquie tient le rôle d’arbitre (très partial), tant pour ce qui est du djihadisme, de la situation des musulmans chez nous, du sort misérable dans lequel sont laissés un certain nombre d’entre eux, que du conflit israélo-palestinien. Rigueur aussi dans l’écriture fourmillant de termes et d’expressions arabo-turques. Rigueur, enfin, dans la subtilité des situations mises en scène et de la psychologie des multiples personnages qui se croisent. Voici un roman extrêmement prenant qu’une fois terminé on a envie de prêter (ou d’offrir) pour pouvoir partager son enthousiasme.

L’autre réussite romanesque récemment publiée chez Ker Édition est le nouveau roman de Vincent Engel, Alma Viva. En cette année 1740, alors qu’il n’a plus qu’un an à vivre, Antonio Vivaldi est dans une posture délicate. À 62 ans, le compositeur des Quatre Saisons, dont le nouvel opéra vient de connaître un échec cuisant, voit sa réputation se faner. Afin de prouver aux Vénitiens que sa musique n’est pas démodée et qu’il est encore capable de grandes choses, il compose un opéra dont le livret est écrit par un bel arrogant, par ailleurs amant de son ami l’ambassadeur d’Espagne. Et dont la cantatrice ne pourrait être que Dolcetta, l’une de ses élèves à la l’Ospedale della Pietà où il enseigne depuis de nombreuses années. Mais il est interdit aux jeunes orphelines qui y sont éduquées de chanter en public et elles ne peuvent en sortir qu’en se mariant, ce qui rend impossible toute carrière musicale. Don Antonio va alors ourdir un plan favorisant ses intérêts artistiques : marier sa jeune protégée qui, par ailleurs, ne lui refuse pas ses faveurs charnelles, avec le bellâtre qui espère tirer gloire de voir son nom associé au compositeur réputé. Qui, puisque sa chère Venise le snobe, se rend à Vienne à l’invitation de Charles VI.

Se glissant dans la peau de son héros, et s’immisçant dans le trou béant laissé dans sa biographie (qu’allait-il faire, en réalité, à Vienne ?), l’auteur de Retour à Montechiarro, du Requiem vénitien ou du récent Miroir aux illusions signe un roman particulièrement raffiné. L’écriture, très travaillée, traduit subtilement les pensées de l’artiste doté de ce formidable orgueil qui façonne les grands créateurs. On peut entendre son dégoût pour les édiles vénitiens qui doutent de son génie, constater son appétit pour la chère tendre, mais d’abord apprécier son amour fou de la musique, confiant dans son génie. Ce roman est suivi par Viva !, un monologue en onze scènes du même Vivaldi créé par Pietro Pizzuti en novembre dernier.

Xavier Vanvaerenbergh aime le genre de la nouvelle. Il a publié deux recueils collectifs et thématiques, l’un et l’autre remarquables : Le Peuple des Lumières, autour du fondamentalisme, du droit des femmes, etc., et L’heure du leurre, à propos du populisme. C’est lui aussi qui édite la revue trimestrielle Marginales dirigée par Jacques De Decker et Jean Jauniaux et réunissant, dans chaque livraison, une vingtaine de plumes belges. Dans le numéro 296, Micro, Macro, Macron, se côtoient Anatole Atlas, Michel Torrekens, Alain Dartevelle, Corinne Hoex, Philippe Remy-Wilquin, Daniel Simon, Françoise Pirart, etc. Et il vient de créer une collection, Belgiques, dont les volumes sont signés par des auteurs différents. Ce sont Vincent Engel, Luc Baba et Alain Dartevelle qui essuient les plâtres. « L’idée est de demander à des auteurs de dresser un portrait de leur Belgique, explique l’éditeur. Par exemple en choisissant quelques thématiques qui leur semblent représentatives et en en parlant à travers la fiction. Mais la collection n’est pas réservée qu’à des auteurs belges, un Français qui connaît la Belgique pourrait par exemple en donner sa vision. » L’idée était excellente et le résultat est à la hauteur : ces trois premiers recueils sont de qualité et offrent une image contrastée et passionnante de la Belgique.

Celle de Vincent Engel n’est pas toujours la même au fil des nouvelles reliées entre elles par deux amis, Elio l’électricien montois et Bart le vendeur de gaufres anversois. Ici, la Wallonie est riche et la Flandre rétrécie suite à la montée des eaux. Le pays a connu une guerre civile avortée en 2015, fomentée par dix dirigeants de banque qui ont échoué à prendre le pouvoir. Ils ont été condamnés à des travaux d’intérêt public. L’un d’eux, Richard Coppet, est devenu homme à tout faire dans un camping des bords de l’Ourthe. Tout en préparant des mesures destinées à booster la Wallonie. Ailleurs, la Belgique est devenue une république, etc. On croise des figures connues : Pascal Vrebos, Franck Andriat (assassiné par un flamingant), Amélie Nothomb, Julos Beaucarne et même Baptiste Morgan, double de l’auteur. Tout cela avec beaucoup d’humour, évidemment. Chaque texte est illustré par un dessin de Cuvelier. Chez Luc Baba, il est question des vacanciers hollandais dans un village wallon, d’une lettre écrite par Tintin à son « cher capitaine », de la révolution de 1831, de pékets flambés et de cuberdon, de l’histoire des charbonnages ou encore de Barbara jouant dans Franz de Jacques Brel. Alain Dartevelle, enfin, met en scène un Hergé fatigué de Tintin, un homme obsédé par Magritte dont il macule les tableaux de purin, la réaction du narrateur (l’auteur?) le jour des attentats à Bruxelles de mars 2016, un nostalgique retour à Mons dans les traces de l’adolescence, une rencontre avec James Ensor à Ostende, une balade liégeoise dans l’ombre de de Simenon, etc.

Réagissez