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La prière du matin


On cite souvent l’aphorisme de Hegel selon lequel la lecture du journal quotidien serait la prière du matin de l’homme civilisé.  Je dois être un homme civilisé, car l’un de mes premiers soucis, chaque matin, après avoir, dans l’ordre, nourri le chat, vaqué à ma toilette et préparé le petit déjeuner, est d’aller retirer mes quotidiens de la boîte aux lettres (heureusement, la distribution de ces journaux n’incombe pas à La Poste/De Post).  Je les feuillette d’abord rapidement, commençant par la page des nécrologies (à mon grand âge, savoir à qui je survis est un bon stimulant), puis passant aux colonnes où s’expriment des opinions à celles qui recueillent des nouvelles. Parmi ces dernières, celles qui concernent l’existence collective dans la région bruxelloise ont la priorité.  En emprunteur régulier des transports en commun, les vicissitudes que connaissent ceux-ci m’intéressent évidemment au plus haut point.

Je reviendrai à une lecture plus approfondie en fin de journée, qui sera peut-être celle de journaux de jours précédents, quand le temps m’a manqué au cours des soirées passées.  Je ne lis évidemment pas la totalité de mes quotidiens : je saute les pages consacrées au sport, qui pour moi devraient être abandonnées à des journaux spécialisés, et aussi celles qui célèbrent les hauts faits des héros de la culture postmoderne, rappeurs ou animateurs de télé (que mon journal favori, celui dans lequel je propose régulièrement ma prose, puisse leur consacrer  tant d’espace me laissse toujours perplexe).  Au passage, je m’irrite du nombre croissant de phôtes  d’orthaugrafe : que d’ « il renvoit » d’ « aller de paire », de confusions entre « emprunt » et  « empreint », pour ne prendre que des exemples récents.  Mais ces fautes ne me gâtent pas vraiment mon plaisir.  Les bruits du monde extérieur n’empêchent pas celui qui prie de prier, car il est capable de faire le silence en lui-même.

Courte oraison le matin, longues litanies le soir, lire le journal est un moment privilégié.  Le monde vous est offert en long et en large, avec les commentaires en sus, et aussi quelques photos ou caricatures qu’on a tout loisir de contempler à son aise.  Certes, la radio et la télé ont aussi leur rôle à jouer dans l’apport d’informations, mais chez elles, la vitesse l’emporte, et l’oreille ou les yeux n’ont pas le temps de se fixer sur tel ou tel propos, telle ou telle image, ce qui fait que le temps de la réflexion est lui aussi accordé de manière très parcimonieuse.  Le journal, lui, peut être abandonné le temps de s’adonner à d’autres activités, et repris quand l’urgence a disparu.  C’est qu’il est de la famille du livre, et exige la même attention que lui.  Même parcourir des titres requiert un respect pour l’écrit que notre époque gangrenée par l’obsession de la vitesse ne lui accorde plus toujours.  Le fait qu’on commence à twitteriser les chefs d’œuvre  de la littérature – « Guerre et Paix » ou « Ulysse » en cent quatre-vingts signes, une bibliothèque entière sur une page d’annuaire –, indique bien que le goût de la lecture sérieuse, appliquée, est en passe de devenir ringard grave.

On me dira que le quotidien a un prix, celui qu’il faut payer pour s’offrir l’information et du plaisir tous les matins à domicile.  Prix dérisoire, quelque trente euros par mois, à peine un repas, si on ose dire, à deux dans un néfaste-food !  Etre au courant des choses de ce monde et être invité à y réfléchir ne coûte vraiment pas grand chose. Et pourtant, la presse quotidienne, celle qui fait dans la qualité en particulier, ne se porte pas bien.  Il paraît que ce ne serait pas seulement une question de prix, mais aussi une question de génération.  Les jeunes et même les moins jeunes préféreraient les écrans de leurs ordinateurs.  On peut aussi y lire des articles de presse, mais c’est moins fun que FaceBook, dit-on.

En ce qui me concerne, je ne lis jamais la presse gratuite.  Il ne s’agit que de supports publicitaires garnis de quelques articles sans saveur, un peu sur papier ce qu’est TF1 sur le poste de télévision.  En payant le droit de lire le journal, je m’accorde aussi le droit de critiquer son contenu.  Ainsi s’alimente, autour d’une presse qui reste encore assez libre, le véritable débat démocratique.

2 réactions sur “La prière du matin”

  1. Roland dit :

    deux ou trois remarques :
    – il est des régions où les journaux sont glissé dans les boîtes aux lettres très tôt le matin.
    – certains mouvements culturels et/ou altermondialistes se demandent s’ils ne devront pas se convertir en groupe rock ou de chipendales afin d’exister quelque peu dans les medias-papier que loue le cher Claude Javeau ; par contre, ils ne sont pas mécontents de l’hospitalité que leur offrent certains toutes boîtes.

    un récit que je ne ferai pas ici : ma relation avec le quotidien français dit autrefois « de référence » dont j’observai la dérive année après année, le « progressisme » croissant ; abonnement, achats quotidiens au numéro, achats espacés, consultations sur la toile
    presque journalières puis espacées. Mais, peuples de gauche, réjouissons-nous:
    un trio dit de gauche vient de lui permettre de continuer à survivre.
    Evidemment, il y a la concurrence qui démontre qu’ « une autre gauche est possible » ;
    qu’un renouveau, une résurérection sont possibles .En témoigne cet article dont un
    enseignant demain en vacances vient de m’envoyer la référence. http://www.liberation.fr/sports/0101644151-bleus-de-2010-vs-bleus-de-98-la-faillite-hetero-face-a-la-solidarite-homo

  2. Luc Teper dit :

    Votre prière matutinale ne manque pas de bon sens. Trouverait-on ce dernier dans la lecture?

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