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Le bal des Tartuffe ?


DAlema_Renzi_Bersani_2On aurait pu espérer que le séisme électoral des 24 et 25 février derniers conduise à une inversion de tendance. Qu’il tienne lieu, pour reprendre une expression hégélienne, d’ancrage motivationnel afin de produire, au sein d’une classe politique largement discréditée, une prise de conscience salutaire. Ne fut-ce que par instinct de survie, pour éloigner, tant que faire se peut, le spectre d’un discrédit plus important encore, de nature à ébranler durablement les institutions républicaines.

Au lieu de cela, nous assistons, depuis maintenant près de deux mois, à une forme d’autisme politique. Et la responsabilité première de l’impasse, d’une extrême gravité au vu de la situation économique catastrophique du pays, incombe essentiellement au Parti Démocrate. Sorti meilleur perdant du récent scrutin, le principal parti de la coalition de centre-gauche est au bord de l’implosion. Tout d’abord, parce qu’il souffre d’une crise identitaire aigüe, longtemps masquée par des prêches anti-berlusconiens inefficaces et dignes du meilleur Tartufe. Jamais, en effet, depuis son arrivée sur la scène politique transalpine, le Parti Démocrate n’a réellement eu l’intention de résoudre l’anomalie berlusconienne. Les récentes dissensions sur le vote d’une éventuelle inéligibilité du Cavaliere en sont la meilleure preuve.

Mais revenons-en à la crise identitaire. Né de la fusion des Démocrates de gauche et des catholiques de la Margherita, on retrouve, au sein du Parti Démocrate, des représentants des trois mouvements historiques de la politique italienne : le Parti communiste, la Démocratie chrétienne et le Parti socialiste. De ces anciennes entités, elles-mêmes subdivisées en chapelles et sous-chapelles, subsistent des courants idéologiques chapeautés par des leaders dont la mission première est de les maintenir en vie. Par conviction, probablement, mais aussi parce que les poids politiques respectifs déterminent la répartition des mandats dirigeants. Plus grave : sur le fond, ces courants divergent sur la plupart des grandes questions économiques, sociales et éthiques. Du mariage gay à la politique de l’offre, en passant par le financement des partis politiques et le respect des engagements européens sur le déficit budgétaire.
La plateforme programmatique du parti est donc, à peu de chose près, inexistante. En ce sens, les huit propositions de Pier Luigi Bersani, exhibées par opportunisme politique au lendemain du vote pour séduire les troupes de Beppe Grillo et dépourvues de la moindre modalité d’application, prêtent d’ailleurs à sourire. Selon les principaux leaders du parti, le débat interne se poserait aujourd’hui en ces termes : reconstruire une ligne idéologique claire et spécifique (quitte à se couper d’alliés potentiels) o bâtir un cartel à vocation majoritaire (ratisser le plus large possible). Vu de l’extérieur, le débat, initié en 2006 et portant sur la seule méthodologie, paraît surréel.

À cet égard, la carence de leadership de Pier Luigi Bersani est en partie générée par cette crise identitaire. La marge de manœuvre du secrétaire général est en effet limitée par la force centrifuge des chapelles et sous-chapelles. Aucun de ses prédécesseurs, de Walter Veltroni à Dario Franceschini, n’est d’ailleurs parvenu à créer une dynamique constructive, à donner au parti une identité idéologique claire et fédératrice. Mais les dissensions internes semblent avoir aujourd’hui atteint leur apogée. Les manœuvres, trahisons et autres diatribes verbales se trouvent désormais exposées sur la place publique. Ayant choisi de ne pas se démettre après avoir galvaudé une victoire électorale largement annoncée, Pier Luigi Bersani se trouve dans la ligne de mire de la plupart des dirigeants du parti. Les soutiens ne sont plus que de façade. Matteo Renzi, jeune maire de Florence aux relents populistes, maniant avec brio la rhétorique et la gestuelle télécratiques, déclare à qui veut l’entendre que son heure est venue. Que l’ancienne génération, Bersani inclus, doit céder les strapontins aux jeunes pousses, dont il se veut le chef de file incontesté. S’exprimant par slogans simplistes, aucunement indisposé par les questions d’éthique et de renouveau moral qu’impliquerait une alliance avec Silvio Berlusconi (en hausse constante dans les récents sondages), il se déclare prêt à gouverner, si le besoin s’en faisait sentir, avec le centre-droit.

Sans ligne idéologique claire, privé de leadership, le Parti Démocrate semble donc incapable de résoudre l’impasse politique dans laquelle se trouve le pays. Pour une fraction toujours plus importante du parti (aujourd’hui majoritaire), une entente programmatique avec Silvio Berlusconi est non seulement plus aisément praticable qu’un accord avec Beppe Grillo mais également plus confortable. Tant pour la formation d’un gouvernement que pour l’imminente élection du Président de la République. Et ce, malgré les condamnations multiples de l’ancien premier ministre, la prostitution de mineurs, les fraudes diverses, l’abus de pouvoir, la collusion avec le crime organisé de plusieurs membres de sa troupe, la corruption d’élus (en aveux) pour faire chuter le gouvernement de Romano Prodi. La faute au Mouvement Cinq Etoiles, claironnent les tenants de l’alliance avec le Peuple de la Liberté, dont l’intransigeance ne permet aucune discussion. Faux, du moins en partie. Car s’il est vrai que les premiers mouvements d’humeurs semblent traverser le Mouvement, notamment en raison d’un manque de démocratie interne, on ne peut reprocher à Beppe Grillo et ses troupes de manquer de cohérence. Dès le lendemain des élections, l’ex-comique génois avait en effet déclaré ne vouloir en aucun cas conclure d’accord gouvernemental avec le Parti Démocrate.

Mais une ouverture existe, de nouveau confirmée par les récents propos de Beppe Grillo. Elle implique cependant un coût politique. Et requiert un certain nombre de renoncements. Cette possible convergence s’articule en deux phases. La première consiste à officialiser au plus vite le nom du candidat que le Parti Démocrate présentera aux suffrages des grands délégués lors de l’élection du futur chef de l’état. Un candidat de haute tenue morale, à la probité morale et politique indiscutée. Donc, en aucun cas les berlusconiens du Parti Démocrate Massimo D’Alema et Giuliano Amato. L’appui du Mouvement Cinq Etoiles à Stefano Rodotà, ancien élu de la gauche historique, juriste et homme politique de haut rang, nous paraît, en l’occurrence, digne de grand intérêt. La seconde étape revient à proposer publiquement un programme de gouvernement compatible avec les principales revendications des grillini en matière de moralité politique et de réformes institutionnelles. Un programme concret et non plus composé de généralités quelconques et superficielles. De telles convergences impliqueraient que, d’une part, le Parti démocrate soit à même de fournir (ou de soutenir) un candidat à la Présidence de la République qui fasse l’unanimité en son sein, ce qui est loin d’être acquis. Et que, de l’autre, la réforme de l’architecture institutionnelle, des modalités d’élection et d’exercice des mandats politiques (cumul des mandats, limitation des mandats dans le temps, réduction du nombre d’élus, incompatibilités privé/public, etc) fasse réellement partie de ses intentions. Ce dont il est sérieusement permis de douter.

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  • L’affaire Charamsa

    charamsa-eglise-catholique-homosexualite-vatican (1)Dans une interview accordée au quotidien italien Il Corriere della Sera, ce samedi 3 octobre, Monseigneur Krzysztof Charamsa, a déclaré : « Je veux que l’Eglise et ma communauté sachent qui je suis : un prêtre homosexuel, fier de sa propre identité (…) Le moment est venu, pour l’Eglise, d’ouvrir les yeux sur la question des gays croyants (…) » Dès le lendemain, les médias du monde entier publiaient les photos du théologien polonais en compagnie de l’homme partageant sa vie.
    Aux quatre coins de la planète, et a fortiori au Vatican, les propos du religieux ont suscité un véritable tollé. Tout d’abord parce que Charamsa n’est évidemment pas un prête comme les autres : membre officiel de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, professeur à l’Université grégorienne, il occupait également la fonction de Secrétaire adjoint de la Commission théologique vaticane internationale. Ensuite, et peut-être surtout, parce que ces déclarations ont été publiées à la veille du Synode des évêques (l’assemblée des représentants de l’épiscopat catholique dont la tâche est de conseiller le pape – en formulant des avis non contraignants – dans le gouvernement de l’Eglise) dont les travaux ont débuté dimanche dernier et prendront fin le 25 octobre.
    La volonté de Monseigneur Charamsa, clairement revendiquée, était d’exercer une pression médiatique sur les pères synodaux et sur le Pape François afin d’éviter que « la problématique des relations entre l’Eglise et les homosexuels disparaisse de l’agenda des travaux. »
    Rappelons que lors du Synode 2014, les évêques avaient rechigné à approuver une proposition pourtant très modérée relative à « un meilleur accueil » des homosexuels dans les communautés paroissiales. Le texte n’était passé qu’à la majorité simple et non pas aux deux tiers nécessaires pour être approfondie en 2015. Seule l’intervention résolue de François avait permis de récupérer le dossier in extremis et de le mettre ainsi à l’ordre du jour pour 2015.
    Cette année, les débats entre traditionnalistes et progressistes s’annoncent tout aussi houleux, peut-être même davantage. Pour s’en convaincre, il suffit de mentionner la récente polémique créée par le message publié sur Twitter par Antonio Spadaro, le père jésuite présidant aux destinées de l’influente revue Civiltà Cattolica, appelant à « piéger médiatiquement un pape jugé trop ouvert » sur la question homosexuelle.
    Pourtant, même si l’ouverture est réelle par rapport aux positions de Ratzinger et Wojtyla, l’attitude de Bergoglio concernant les relations entre l’Eglise et la communauté homosexuelle est loin de représenter un changement de paradigme radical. La prudence reste de mise, voire même l’ambiguïté, puisqu’il se contente de prôner un accueil compassionnel, une posture de non-jugement vis-à-vis des homosexuels, encore et toujours considérés, en filigranes, comme des pêcheurs dont l’anormalité des mœurs reste stigmatisée. Il ne s’agit donc en aucun cas, du moins à court terme, de réviser la condamnation de l’union entre personnes du même sexe. Ou d’encourager l’adoption par les couples homosexuels.
    Dans ce contexte, le coming out de Monseigneur Charamsa sert-il l’objectif visé par le théologien polonais ? Nous ne le saurons, naturellement, qu’au terme des travaux synodaux. Mais le risque existe bel et bien qu’un tel tapage médiatique irrite encore plus les traditionalistes, manifestement apeurés à la perspective d’une sorte d’apocalypse idéologique au sein de l’Eglise. D’autant qu’en réalité, la thématique posée par Charamsa n’est pas (uniquement) l’homosexualité, mais plutôt le célibat sacerdotal et le vœu de chasteté, autant de règles que l’on peut certes considérer anachroniques et injustes mais qui sont officiellement applicables à tous les prêtres. Homosexuels ou pas. D’un point de vue formel, Charamsa ne pouvait donc qu’être déchargé de ses fonctions. Le pharisianisme – ou l’ « homophobie paranoïaque » du Vatican invoquée par Charamsa lui-même – ne peuvent dès lors être soulevés dans cette affaire, comme l’on fait à mauvais escient, me semble-t-il, bon nombre de commentateurs : si un voleur se rend dans un commissariat de police pour y déclarer ouvertement ses larcins, le fait que les rues soient pleines de brigands impunis ne peut être un argument suffisant pour lui éviter la geôle.
    Mais, plus fondamentalement, cette affaire pose l’importante question de la sécularisation de l’Eglise. Pour survivre, celle-ci doit-elle s’allier ou résister à la modernité ? Une acception moderniste de l’Eglise aurait-elle pour effet de l’émanciper ou de la dénaturer ? C’est tout le sens de la querelle entre progressistes et conservateurs. De prime abord, j’aurais tendance à considérer que rendre le célibat des prêtres facultatif, octroyer un rôle officiel aux femmes dans les paroisses ou reconnaître la multiplicité des modèles familiaux reviendraient à ne pas transformer la religion en une idéologie conservatrice. Mais je me rends parfaitement compte qu’il s’agit d’une vision culturello-centrée. Ethno-centrée. Citadino-centrée. Dans beaucoup de villes et villages italiens, par exemple, ou africains dans lesquels je me rends très régulièrement – fortement imprégnés de foi et de culture catholiques – cette argumentation n’est pas recevable. Elle est même blasphématoire. L’ouverture du Pape François à la communauté homosexuelle, aussi faible soit-elle, y est clairement rejetée. Et – bien plus dangereux – elle suscite des mouvements de réaction masquant, sous couvert de la défense d’une vision traditionaliste de la famille (ce qui est tout à fait légitime) – ou des relations hommes-femmes – une homophobie débouchant sur des discriminations manifestes voire – dans le pire des cas – sur des persécutions.
    Ce constat me fait donc dire que la controverse ayant lieu aujourd’hui au sein de l’Eglise (au-delà des travaux du Synode) n’est pas anecdotique. Ni uniquement catholique. Dans de nombreux pays d’Europe, d’Afrique ou d’Asie, le travail pastoral contribue encore grandement – quelques fois de manière déterminante – à façonner le schéma culturel de catégories entières de la population. Au détriment, quelques fois, d’une conception moderne de l’inviolabilité de la personne humaine, quelle que soit son orientation sexuelle. À l’heure de la mondialisation, des flux migratoires et de la mixité des peuples, il s’agit, en somme, de ne pas sous-évaluer un débat qui nous concerne au premier chef, que l’on soit catholiques ou pas. (Article paru dans La Libre Belgique du 10 octobre 2015)