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Le blues, le capitalisme, et Alan Lomax, le passeur


 

 

couvbluesrevue

She can almost forgive capitalism for that
Michael Ondaatje, In the skin of a lion, p.147

Le saxophoniste Archie Shepp était récemment à Bruxelles. Jeune loup du free jazz, compagnon de Coltrane pendant les années folles (pas les roaring twenties, mais les golden sixties), il est là, solide et calme, vissé dans une tradition qu’il n’a jamais quittée, seule la nature du cri a changé. Dans les années 60-70, c’était le fier et beautiful cri des Blacks en colère, toute la jeunesse du monde, d’ailleurs, était en colère, et elle savait le montrer. Aujourd’hui Shepp puise dans le blues des ancêtres pour nous parler de son arrière-grand-mère Rose, ou de son cousin Steam, tué dans une manifestation. Au saxophone, ou porté par sa voix, son chant de suite brisé, biaisé, l’harmonie n’existe pas dans son pays, et nulle part d’ailleurs : aucune raison de tricher, d’enjoliver, fût-ce en chantant, en jouant. Cela n’empêche pas la Beauté, au contraire.
Oui le chant de Shepp puise dans le blues, et nous savons tous ce qu’est le blues. Ou croyons savoir, car ce mot est vaste, tellement vaste, tellement répandu, et étiolé, qu’on ne sait rien, en fait, ou pas grand-chose. Même moi, oui, même moi, qui écoute Blind Wille Johnson (1), Leadbelly, Big Bill Broonzy, John Lee Hooker, et tous les bluesmen du Delta ou de Chicago depuis mes années étudiantes, même moi je ne savais pas vraiment. Certes, l’esclavage, la ségrégation, les lynchages, on a tous entendu parler de ça, et ça nous attriste, et ça nous révolte, mais vite, on écoute la musique, le blues, la beauté fait oublier la vraie vie qui est de suite derrière.
Mais voilà. Reste la grande, l’énorme interrogation : comment l’enfer au sens fort, mais non religieux du terme, géographiquement limité (le Mississipi et la Louisiane), peut-il engendrer tant de beauté, une beauté si puissante, si compacte, si dense, qu’elle a fini par exploser et se répandre dans le monde entier, telle qu’en elle-même, ou transformée, défigurée, diluée sous les formes les plus variées, du rock ‘n roll à la pop, et du meilleur au pire ?
La réponse se trouve dans un très grand livre, The land where the blues began. Ce livre est un voyage au cœur de l’Amérique que nous aimons et haïssons, et aux sources de la plupart des musiques d’aujourd’hui. Publié en 1993, il a été écrit par celui sans qui le paysage musical mondial ne serait pas ce qu’il est. Sic. Je veux dire Alan Lomax (1915-2002), le grand ethnomusicologue, folkloriste et collecteur de musiques américain, qui eut aussi une carrière de guitariste, d’interprète et de producteur, notamment pour Leadbelly et Woody Guthrie. Il parcourut pendant plus de 50 ans les États-Unis, les Caraïbes, et même l’Europe pour collecter les chants et les musiques des peuples jusque dans les coins les plus reculés. Et l’un des coins les plus reculés, et les plus sombres, fut sans aucun doute le Delta du Mississipi. A une époque où il fallait une autorisation spéciale pour pénétrer dans les zones réservées aux Noirs, où serrer la main d’un homme de couleur, ou l’aborder en lui disant Monsieur était un délit, on peut qualifier d’exploit le simple fait d’aller à la rencontre d’un fermier appelé Muddy Waters, d’un conducteur de tracteur qui se nommait Son House, de chanteurs et de musiciens dans les levee camps, travaillant à la construction et à l’entretien des digues, de détenus dans les fermes-prisons, parmi lesquels le grand Leadbelly. Exploit plus subtil encore, de déjouer la surveillance des autorités et de gagner la confiance de tous ces artistes qui purent et voulurent chanter pour lui, librement, sans policiers aux regards fermés et aux bras croisés dans les parages.
Son père John, musicologue et professeur à l’université du Texas, avait ouvert la voie dés 1910. Celui-ci parcourut les Etats-Unis et enregistra les chants des cow-boys et des bluesmen grâce aux progrès des techniques d’enregistrement sur disques de zinc enduits de gutta-percha (si, si, ça existe, c’est une gomme issue du latex), qui remplacèrent les trop rudimentaires cylindres. La publication de l’anthologie Cowboy Songs and Other Frontier Ballads, avec une introduction signée du président Théodore Roosevelt, le rendit célèbre. Il a été aidé dans ses recherches par toute sa famille, surtout par son fils Alan qui sera engagé par la Library of Congress et poursuivra son oeuvre jusque dans les années 80, et sa fille Besse Hawes Lomax.
Alan Lomax réalise ses premiers enregistrements dans le delta du Mississipi en compagnie de son père en 1933. Il y retourne dans les années 40, cette fois avec un matériel qui ne pèse que… 150 kg, beaucoup plus performant, puisque les disques d’acétate utilisés permettent désormais un enregistrement d’une quinzaine de minutes sans interruption !
C’est cette campagne d’enregistrement et d’étude sur le terrain qui constitue le matériau du livre, témoignage d’une descente aux enfers menant au paradis de la musique et de la création. Bien sûr, l’esclavage est aboli, bien sûr les anciens esclaves ou descendants d’esclaves sont libres d’aller où bon leur semble, à condition de rester à leur place, c’est-à-dire dans les sentiers fixés par les lois ségrégationnistes, appelées lois Jim Crow. Mais le Sud post-esclavagiste est, d’une certaine manière, plus infernal encore, puisque si le propriétaire avait intérêt à veiller un tant soit peu sur la santé, et même, s’il n’était pas une brute épaisse, sur un relatif « bien-être » des esclaves qu’il avait achetés, ces hommes, une fois (relativement) libres, étaient devenus exploitables, jetables et remplaçables sur le marché du travail. Toutes qualités qui nous redeviennent d’ailleurs familières aujourd’hui.
(Sans les capitalistes, ces entrepreneurs privés, des 17 et 18ème siècles, sans ces précurseurs de la mondialisation, pas de jazz, pas de blues, pas de rock, pas de Duke Ellington, pas de Rolling Stones, pas de Beatles, pas de Michael Jackson, pas de reggae, ni de hip-hop, ni de séga ou de maloya, pas de rumba, de cha-cha, de salsa ou de meringue, pas de tango, de son ou de danzón, rien de tout cela. Dés le 15ème siècle, les Portugais avait ouvert la voie, mais c’est surtout au 18ème siècle que les Anglais et les Français eurent la sublime idée de ce commerce triangulaire et rationnel, dans le but d’amasser des fortunes tout en faisant des économies, en un seul voyage de bateau : de l’Angleterre ou de France vers l’Afrique, on transporte des marchandises européennes ; d’Afrique vers les Amériques, des esclaves ; des Amériques vers l’Europe, des matières premières, coton, épices, sucre notamment. Sans oublier, au passage, les îles, les Antilles, mais aussi, à l’autre bout du monde, Madagascar, l’Île Maurice et l’Île de la Réunion. C’est la face exotique du capitalisme, la face nordique étant le ventre affamé des villes européennes, du Paris de la Révolution au Londres de Dickens.)
Sans ces subtils marchands donc, rien de tout cela, pas de blues, pas de rythm’n blues non plus, issu lui de la tradition religieuse, pas de musiques d’aujourd’hui, danserait-on encore, inlassablement, des menuets, des quadrilles, des polkas, des valses ? Inimaginable, n’est-ce pas, malgré le charme désuet de ces anciennes danses. Mais doit-on pour autant remercier les subtils marchands? Le génie des troubadours et des artistes s’accommode de tout, et les voies du futur sont multiples. Elles auraient pu être différentes – mais quelle perte tout de même, oserais-je ajouter, perte musicale s’entend,- s’il n’y avait eu cet autre génie, celui du capitalisme, ce moteur fécond mais pervers qui fait tourner l’Europe, et le monde depuis Cortès. Ce carrousel mondialisé tourne encore aujourd’hui, – sauf que ce ne sont plus des marchandises qui quittent l’Europe, mais les usines elles-mêmes. Il tourne et tourne grâce au nerf de la guerre qu’il est inutile de nommer, tendu entre ces deux joyeusetés mises au point par les banquiers  : le financement, et le remboursement de ce financement, la dette. Et sur ce fil tendu, les entrepreneurs de tous poils, sympas ou non, enrichis ou acculés, funambules tombés ou vainqueurs, et une masse de femmes et d’hommes, travailleurs flexibles, jetables et remplaçables, livrés aux vents et au gré des conjonctures,
I’m a poor boy in trouble
And a long way, way from home
Now ain’t these hard times…
Mais je m’égare dans un vieux blues, et je dramatise…, nous sommes loin du Mississipi et de la ségrégation, loin de l’enfer, quoique…
Oh Lord, the blues walking ’round my bed
I went to eat my breakfast, the blues was in my bread

quoique, oui, j’ai le blues, et je ne suis pas le seul, pas plus tard qu’hier matin, j’ai lu, écrits en lettres noires sur un mur souterrain et froid de Louvain-La-Neuve, ces mots  :
l’amer monte.
Yeah, I woke up this morning and I got the blues, en lisant dans le journal ce titre, A Calais dans la « jungle » des Soudanais, des foules de gens en errance, poussées sur les mers, et si elles ne sombrent pas, sur les routes d’Europe,
j’ai le blues, oui, et les raisons sont multiples, ou toutes les mêmes, et ne m’en veuillez pas si je m’éloigne, si je m’épanche, l’espace de quelques lignes,

j’ai le blues, parfois, quand j’utilise mon GSM, depuis que je sais qu’il contient du coltan, et que pour l’extraire, des mineurs meurent chaque semaine en République Démocratique du Congo,
j’ai le blues en sachant que ma chemise, ma veste, mon pantalon, ont été fabriqués par des hommes, des femmes, ou même des enfants, au Bangladesh ou ailleurs, pour un salaire de misère, dans des usines qui risquent à tout moment de s’effondrer
j’ai le blues, de savoir que des enfants livrés à eux-mêmes vivent dans les égouts de Bucarest, capitale européenne, et ailleurs sur les trottoirs du monde,
j’ai le blues devant les rangées de cartons-lits le long des gares des villes européennes,
j’ai le blues quand je vois des jeunes déboussolés, épris d’absolu, d’aventure et de sens, s’en aller au loin décapiter d’autres jeunes ou moins jeunes, épris comme eux d’idéal, d’aventure et de sens,
j’ai le blues devant les haines et les peurs anciennes qui remontent, les guerres qui n’en finissent pas,
j’ai le blues de voir des murs très hauts se dresser partout,
j’ai le blues de savoir qu’il vaut mieux aujourd’hui, comme aux époques anciennes d’avant les révolutions et les évolutions, être rentier que travailleur,
et j’ai le blues de savoir que nos élus, déboussolés ou complices, et les banquiers, les financiers, et les eurocrates, – qui, si l’on y réfléchit bien, sont des humains, après tout -, s’en fichent comme de leur première chemise, venue du Bangladesh.
J’ai le blues de savoir qu’ils ne seront jamais rassasiés, que leur désir d’argent, fût-il virtuel ou fictif, ne connaîtra jamais de limites, qu’ils nous préparent même en ce moment un coup vache et définitif (non, jamais définitif) avec l’adoption possible du traité de libre-échange transatlantique, le TTIP (faut le voir, pour le croire, allez voir si vous l’ignorez encore),

Oui, et j’ai le blues quand je lis, dans le livre de Lomax, avec quelle désinvolture et impunité un contremaître hargneux pouvait abattre un ouvrier (noir) récalcitrant, travaillant par exemple au renforcement des digues du Mississipi, parce qu’un Noir valait moins qu’une mule. En effet : quand la mule mourait, il fallait en acheter une autre, mais quand un Noir mourait, ben il y en avait cent autres qui attendaient devant la porte. Dans le dernier chapitre intitulé Blues in the Mississipi night, Big Bill Broonzy, Sonny Boy Williamson et Memphis Slim rappellent le vieil adage: kill a nigger, we’ll hire another one. Kill a mule, buy another one.
La pratique semble continuer de nos jours, toujours aussi impunie, à Ferguson, Cleveland, New York, Phœnix, et tout ça me donne le blues.
Le Mississipi à l’échelle du monde.
L’amer monte,
et l’amertume, c’est l’aiguillon du blues, mais juste l’aiguillon. Les troubadours du Mississipi étaient des shamans sans le savoir, des medecine men sans le vouloir, issus de tout un peuple importé. L’amertume de suite transfigurée par les rythmes et les joies de l’Afrique, de suite recouverte par l’humour, l’ironie, le double-sens des mots, indispensable si, par exemple, on voulait traiter le propriétaire ou le patron blanc de connard ou de sale type (j’italise… les mots me gênent, je n’ai pas l’humour des bluesmen).
Le graffiteur de Louvain-La-Neuve est un bluesman, un shaman du béton armé, j’ai ri en silence en lisant ses mots. Merci, l’ami.
Le blues, c’est pas la déprime, c’est la fête après le travail, c’est la danse dans les pique-niques champêtres, les honky tonks et les barrelhouses, les bars quoi, du Delta, le boogie déhanché devenu rock ‘n roll, ou le slow drag, devenu le slow assagi et langoureux de nos soirées adolescentes.
La musique adoucit les mœurs, le blues soigne les blessures, le reggae, le hip-hop, la salsa aussi. J.M.G. Le Clezio a raison quand il écrit dans son essai Haï (Editions Albert Skira)  : Un jour, on saura peut-être qu’il n’y avait pas d’art, mais seulement de la médecine. Louis, accordéoniste et batteur, personnage non inventé de mon roman Les tambours de Louis, me répétait sans cesse : Sans la musique, je serais aux travaux forcés. Dans le delta du Mississipi par contre, c’était souvent parce qu’ils étaient aux travaux forcés, que les Noirs faisaient de la musique. Voir les Negro Prison Songs enregistrés par Alan Lomax. Mais entre un rouquin de la Gaume belge et un Black du Delta des années 30, il y a de la marge.
La musique, le blues, seraient donc un baume, un sédatif, un euphorisant ? Un chant de sirènes, plutôt que celui d’Orphée ? L’engourdissement plutôt que l’action ? Un baume, certes, car il fallait survivre, même en enfer. Mais un baume qui contient une énergie, une mémoire, une parole.
Leadbelly ne courbe pas la tête, quand il chante The Bourgeois Blues , il n’a d’ailleurs jamais courbé la tête, ce qui lui a valu des années de bagne. Well, me and my wife we were standing upstairs. We heard the white man say « I don’t want no niggers up there »

Home of the brave, land of the free
I don’t wanna be mistreated by no bourgeoisie
Lord, in a bourgeois town
Uhm, the bourgeois town
I got the bourgeois blues
Gonna spread the news all around

Orphée donc, Orfeu Negro même. Moins d’un demi-siècle plus tard, quand la jeunesse mettait le feu au monde, les petits-enfants des bluesmen, et des jazzmen, devenaient panthères noires, ou se proclamaient beautiful et free, notamment dans un Art Ensemble de Chicago.
Et ça y est, je n’ai plus le blues, ou plutôt, je l’ai totalement, je me réveille, je me lève de la chaise, je danse, j’écoute disons Big Mama Thornton, Robert Johnson, Howlin’ Wolf, Skip James, Muddy Waters, Big Joe Turner ou des bluesmen d’aujourd’hui, pas mort le blues, écoutez Classic 21 (j’aurais pu écouter, pourquoi pas, Kurt Cobain unplugged – pour le plugged et le nirvana, c’est un peu tôt –, ou Clapton, ou Ben Harper, John Butler, ou d’autres, ou du rock, du rap, du punk, un peu dur, un peu sec, un peu carré, à petites doses seulement, c’est un avis personnel).
Le blues, quoiqu’on en dise, quoique je vienne d’en dire, c’est du plaisir avant tout, comme d’ailleurs le livre de Lomax, admirablement écrit, et qui donc se lit comme un bon roman : la musique est partout, jusque dans ses mots, rien à voir avec un essai sec, ou une somme universitaire, Lomax est musicologue et universitaire certes, mais il chante aussi, et cela s’entend dans ce qu’il écrit.
Un cd accompagne le livre, devenu presque superflu, puisque les archives sonores et filmées d’Alan Lomax se retrouvent en grande partie sur U-tube, et pour une exploration plus raisonnée, il y a toujours notre bonne vieille Médiathèque rebaptisée en Point Culture.

(1) Voir ma chronique sur le film L’Evangile selon Saint-Matthieu, de Pasolini, Pasolini, Odetta, Blind Willie Johnson et le futur antérieur, du 1 février 1011

Le pays où naquit le blues, Alan Lomax, traduction française de Jacques Vassal, parue en 2012, Editions Les fondeurs de briques (avec CD) http://fondeursdebriques.perso.neuf.fr/argu-blues.html. Titre original  : The land where the blues began, 1993, The New Press, New York.
Signalons aussi le livre essentiel d’Amiri Baraka, alias Leroy Jones, Le peuple du blues (Collection Points. Titre original  : Blues People), qui raconte l’histoire du peuple noir des Etats-Unis au travers de sa musique, des work songs des champs de coton au free jazz des années 60.

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