Facebook

Le dernier samedi de MRM


Qu’est-ce que la Flandre a montré d’elle-même, samedi, aux funérailles de Marie-Rose Morel ? Ou enterré ?

La cérémonie, à la Cathédrale d’Anvers (lieu emblématique de réconciliation à l’heure suprême, voire de transcendance des conflits bassement terrestres) a donné lieu à des commentaires surabondants, dont on peut dire qu’ils sont, de part et d’autre de la frontière linguistique, littéralement en sens divers : le la strident  étant donné, côté Nord, par l’éditorial de Luc Van der Kelen, dans le Laatste Nieuws (journal aux avant-postes de ce curieux «combat», puisqu’il a publié le journal de bord de Morel en lutte contre son cancer), avec cet étrange argument : « Les journalistes du sud, écrit-il, devraient une fois pour toutes comprendre que la solidarité, cela va dans les deux sens. Il ne s’agit pas seulement de distribuer des allocations de chômage ou des aides aux soins de santé. Il s’agit aussi d’empathie pour les émotions qui vivent de l’autre côté de la frontière linguistique. Des journalistes ne sont pas dignes de ce nom s’ils ne sont pas capables, dans leurs soi-disant analyses, de tenir compte des sentiments qui vivent chez l’autre ».

Quel ton, et pour quelle chanson ! De quoi mélanger quelques pinceaux, en liant implicitement (?) la solidarité par des transferts de moyens financiers d’une région à l’autre, à l’expression de sentiments éplorés faisant foi…

A lire Van der Kelen, on peut bien affirmer que l’émotion a, tout aussi littéralement, été trop forte…

A parler d’« empathie », cette affaire contient plutôt tous les ingrédients qui nourrissent une « bonne histoire » dont les journaux sont friands – et c’est encore mieux quand on peut la dévoiler comme autant d’épisodes d’un feuilleton. C’est un mélange de beauté, de pouvoir, de politique, de célébrité, d’amour, de maladie, d’amitié, de trahisons, de haine, et surtout de développement médiatique continu en direct, de manière à ne plus distinguer la sphère privée de la sphère publique, jusqu’à la mise en scène finale des funérailles, réglées, à l’avance et dans tous leurs détails, par la défunte.

Marie-Rose Morel était une B.V (Bekende Vlaming), et même une G.G. (Goed Geboren, issue d’un milieu catholique anversois). Mais c’était avant tout une petite main de la politique ; et une « petite main », fût-elle manucurée, ne saurait, en termes de réflexion et de stratégie politiques, être confondue avec un gros bras : car c’est une loi non écrite de ces temps médiatiques (et on comprend pourquoi, puisque cela se retournerait contre son concepteur), que toute surexposition prend le risque de basculer dans sa surévaluation.

Il n’est pas question ici de tomber dans le travers habituel (et idiot) des médias, voire des partis, francophones, toujours prompts à confondre l’expression du nationalisme flamand avec une inavouable nostalgie de l’Occupation allemande, et donc de verser dans la surinterprétation des signes semés. Certes, on peut bien voir une sorte de « testament politique » dans la volonté d’écarter le lugubre duo Dewinter-Annemans, figures de choc du Vlaams Belang, de la cérémonie ; de même que dans la prière de Marie-Rose Morel de laisser Bart De Wever prononcer son éloge funèbre. Il n’empêche : politiquement, Morel a rompu avec la n-va quand celle-ci a constitué un cartel avec le cd&v ; et il est évident qu’une telle rupture était aussi fondée sur des divergences profondes sur la question de l’intégration des immigrés ; d’autre part, son exclusion du Vlaams Belang induit qu’elle n’avait pas vraiment saisi la nature profonde de ce parti et de son immuable fonds de commerce anti-immigrés.

En même temps, dans la mesure où Bart De Wever est ouvertement candidat bourgmestre à Anvers en 2012, peut-être lui a-t-elle ouvert un nouveau boulevard, en insistant d’outre-tombe sur l’incarnation, par lui, du mouvement flamand, plutôt que par les nervis du Belang. Mais De Wever, me semble-t-il, se gardera bien de s’engager dans cette voie-là : préférant sans doute dépecer ce qui reste du cd&v, ou du moins diriger le parti dominant d’un cartel reconstitué à sa main.

Mais tout cela ne garantit aucun héritage qui porterait plus loin que le pur présent. Et, en ce sens, « l’invention de Morel », si on lui confère le rôle d’un mythe en gestation, n’est rien d’autre qu’un trait de l’époque.

Une réaction sur “Le dernier samedi de MRM”

  1. […] également Le dernier samedi de MRM où Yves Wellens traite du même sujet, sous un angle […]

Réagissez