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Les oiseaux


Clipboard 3Tant pis si je me répète : il y a quelques années, alors qu’assis sur un banc d’un quai de la gare de Lyon Part-Dieu, dans l’attente d’un train qui devait me rapatrier, je m’attaquais à un déplorable sandwich ferroviaire, un moineau, émoulu d’une colonie de ses semblables qui pépiaient à mes pieds dans l’espoir de bénéficier des miettes qui tombaient de mon repas, s’enhardit à se poser sur mon genou droit, et se mit à me haranguer dans son dialecte pour me réclamer une part de mon balthazar.  Dans la maison que nous avions louée ma femme et moi en  Toscane, à l’été 2008, une bande de moineaux accompagnait les repas que nous prenions sur la terrasse.  L’un d’entre eux, là aussi, encore plus hardi que ses potes, venait se poser sur la table et nous tenait dans son dialecte patois à lui (est-ce le même à Florence qu’à Lyon ?) des propos de péremptoire exigence.  Nous l’avions prénommé, je ne sais pourquoi, Gustave, et nous nous étonnions de son goût pour la charcuterie locale.  Nous sommes retournés au même endroit cette année, et n’avons plus trouvé trace de moineaux.  Et, repassant il y a quelques jours à la même gare de la Part-Dieu, je n’en ai pas vu davantage.  Il n’y a pas que les ours polaires dont les rangs se réduisent.  L’espèce des moineaux ne me semble pas mieux lotie.  Que des ornithologues chevronnés, s’il leur plaît, veuillent bien me rassurer !

A la gare, je n’ai retrouvé que des pigeons, ceux qu’une amie appelle les « rats volants », éternels quémandeurs, avec leur ridicule démarche de surveillants de collège voulant paraître plus importants qu’ils ne le sont en réalité.  Dans le quartier d’Uccle où je réside, les moineaux ont aussi disparu.  En compensation, nous avons maintenant les croassements de corneilles qui se prennent (et se font prendre) pour des corbeaux.  Il y a aussi des pies, cousines des premières, mais bien plus belles à voir dans leur livrée bicolore.  On m’a dit que ce sont elles qui ont dégarni les nids des moineaux de leurs œufs.  Je fais une fois de plus appel aux ornithologues.  Parfois, il m’arrive de croiser une mésange, du type charbonnière m’ont dit ceux qui semblent s’y connaître.  C’est très joli une mésange, on dirait un moineau en robe de soirée.

Je connais peu de spectacles plus réjouissants qu’un vol de moineaux s’ébattant dans une flaque d’eau, sitôt l’averse terminée.  Mais c’est un spectacle qu’il ne nous est plus donné de voir dans nos villes.  Le moineau était un compagnon habituel de nos promenades.  Est-ce parce que l’habitude de la promenade se serait perdue que les moineaux se sont retirés de nos rues ?

Essayons d’imaginer un monde dans lequel il n’y aurait plus de moineaux, ni d’autres oiseaux d’ailleurs.  Que ne donnerait-on alors pour entendre encore leurs cris, même ceux si disgracieux, des corneilles ?  Qui n’a jamais vu un héron cendré méditant au bord d’un étang ne comprendra jamais en quoi consiste le métier de philosophe.  Qui n’a jamais observé un vol de bernaches dans le ciel québécois ne saura jamais ce que signifie voyager au long cours.

Resteraient les canaris bavardant dans leurs petites cages, au-dessus de l’évier ou du réfrigérateur.  Mais un être prisonnier n’est plus un être à part entière.  S’il est bien un symbole qu’incarnent les moineaux que je croisais naguère encore lors de mes excursions urbaines, c’est bien celui de liberté.  Mais celle-ci, on le sait, devient une denrée de plus en plus rare.

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