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L’histoire d’un Juif qui rencontre un autre Arabe…


D’habitude, je commence dès le mardi à travailler sur ma chronique du samedi. Cette fois, j’ai attendu mercredi. Mercredi et le résultat des élections israéliennes. Il y a quinze jours, j’avais déjà pris Benjamin Nétanyahou comme triste illustration d’une confusion des court et long termes, lors de sa choquante intervention devant le Congrès américain, où il s’était à nouveau élevé contre le danger que représentait l’Iran pour la paix dans le monde et la pérennité de l’état juif. L’idée n’était pas de contester à Israël le droit à la sécurité, comme n’importe quel autre peuple (et donc aussi l’état palestinien), mais bien l’ingérence scandaleuse du premier ministre israélien dans le débat politique américain et ses arguments fallacieux. Pour l’ingérence, on rétorquera que l’Amérique ne s’en prive pas, et de manière souvent moins transparente. Pour la validité des arguments, il suffit de rappeler que Nétanyahou brandit ce spectre depuis 20 ans et qu’aucune de ses prophéties apocalyptiques ne s’est réalisée.

Sauf celle de sa réelection…

Je partage entièrement l’avis de l’éditorialiste du Centre Communautaire Laïc Juif de Bruxelles, éditeur du magazine Regards, et qui titrait ce mercredi matin : « Le drame du 17 mars ». Car la victoire électorale inespérée du Likoud et de Bibi est bel et bien dramatique, pour Israël, pour la région et pour le monde.

Qui parle ?

Avant d’aller plus loin sur un sujet aussi sensible, je dois préciser qui parle, et de quel point de vue. Mon point de vue est celui d’un juif athée (oui, cela existe), travaillant sans difficulté particulière dans une université catholique (je n’ai été confronté qu’à de très rares expressions ou attitudes antisémites) et résolument allergique à toute forme de nationalisme, convaincu comme Romain Gary que si « le patriotisme est l’amour des siens, le nationalisme est la haine des autres. »

Ce qui fonde mon attachement au judaïsme, ce sont à la fois des valeurs (mais lesquelles sont, somme toute, largement partagées par les fidèles sincères de toutes les religions autant que par les athées humanistes) et une identité (pas seulement religieuse, mais aussi philosophique et culturelle) maintenue envers et contre tout pendant des millénaires sans devoir recourir à un état. Un peuple sans pays, une nation sans terre et qui pourtant résiste…

Ce qui complique le débat, c’est évidemment le sionisme. Le sionisme naît en 1897 (Herzl crée en cette année l’Organisation sioniste mondiale) et se veut à la fois une réponse aux persécutions subies par les Juifs en différents endroits d’Europe (l’Affaire Dreyfus a éclatée en 1894 et a dramatiquement rappelé aux Juifs de France, qui avaient majoritairement pris le chemin de l’assimilation, que l’antisémitisme était toujours bien vivant, voire plus que jamais) et la déclinaison juive des mouvements nationalistes qui ont fleuri tout au long du dix-neuvième siècle. Le sionisme réclame donc la création d’un état juif en Palestine, où les Juifs pourraient trouver la paix et échapper aux persécutions subies, surtout en Europe centrale et orientale.

Mais il est loin de faire l’unanimité au sein du judaïsme. Les premiers antisionistes – et les plus virulents – sont juifs, et le Directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, Dominique Reynié, n’a sans doute pas tort, en ce sens, lorsqu’il déclare que seuls des Juifs peuvent être antisionistes, puisqu’il s’agit bien d’une vision du devenir du peuple juif (2e vidéo). Les premiers opposants au sionisme sont les religieux orthodoxes : l’état d’Israël ne pourra être « restauré » que lorsque le Messie sera venu. Mais il y a aussi une partie de la gauche juive, regroupée dans le Bund (l’union générale des travailleurs juifs) et qui, en Lituanie, Pologne et Russie inscrit sa lutte dans celle, plus générale, du socialisme, et vise donc à la paix des Juifs au sein des nations européennes qui feraient la révolution socialiste. Et à la liste des juifs antisionistes, il faut aussi ajouter les Juifs marocains (et du Maghreb), sépharades, contraints de quitter un pays où ils vivaient en paix et en harmonie avec leurs frères arabes, pour gagner un pays, Israël, où ils se sont souvent retrouvés méprisés par leurs coreligionnaires ashkénazes, venus d’Europe.

Il est probable que « si » un état juif avait été créé avant 1939, la Shoah n’aurait pu avoir lieu, ou du moins pas dans une telle ampleur – surtout quand on sait que, dans un premier temps, les Nazis ont cherché à expulser les Juifs, non sans leur avoir confisqué au préalable tous leurs biens, politique d’exclusion qui a été contrecarrée par l’attitude des autres pays, lesquels ont refusé l’apport massif de réfugiés juifs. Mais on pourrait en dire autant « si » le Grand Soir de la révolution bolchévique était advenu – sauf si l’on se souvient de l’antisémitisme forcené de Staline qui a lui aussi exterminé les Juifs. Mais avec des « si », on met Berlin en bouteille et si certains croient que l’histoire se répète, il n’est en tout cas pas possible de revenir en arrière.

Toujours est-il qu’en 1948, Israël est venu trop tard pour sauver les victimes du nazisme. Les revendications sionistes en étaient-elles moins fondées ? Sans doute pas. Mais tous les Juifs n’étaient et ne sont toujours pas obligés de les partager. Sans mettre en cause le droit des citoyens d’un pays à vivre dans la paix, la sécurité et la dignité, un Juif peut, aujourd’hui encore, être antisioniste. Il peut, je peux considérer que le judaïsme a mis en danger certaines de ses valeurs fondamentales en développant une nation. Surtout sur une terre aussi chargée symboliquement, religieusement et historiquement que la Palestine, à laquelle d’autres peuples (mais qui partagent la même origine sémitique) ont le droit de prétendre. Le débat est vif, d’actualité (et le sera encore longtemps) comme l’illustre par exemple cette polémique entre Rony Brauman et Arno Klarsfeld chez Thierry Ardisson .

Antisionisme ou opposition à la politique d’Israël ?

Quel que soit le terme utilisé, il est important de rappeler que des Juifs, partout dans le monde, s’opposent à la politique des gouvernements d’Israël à l’encontre des populations palestiniennes et militent pour la mise en place d’une solution pacifique garantissant la coexistence de deux états indépendants. Citons le CCLJ et l’UPJB (Union des Progressistes Juifs de Belgique) chez nous, l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP, qui se revendique ouvertement comme « antisioniste »), et tant d’autres.

Qu’il y ait des Juifs d’extrême droite me rend malade. Que l’on justifie les traitements infligés au peuple palestinien me rend malade. Les colonies de la honte, le mur de la honte, le non paiement des taxes qui reviennent à l’Autorité palestinienne. L’utilisation constante de la peur, de la menace, de la haine comme argument politique… Alors que l’on demande à des musulmans de se désolidariser des djihadistes et de crier « Not in my name », je pense que les Juifs qui ne sont pas d’accord avec la politique du gouvernement israélien peuvent également le dire.

Bien sûr, les choses sont incroyablement complexes. Bien sûr, Israël a raison d’être inquiet pour sa survie et de lutter pour l’assurer. Bien sûr, les pays arabes de la région portent une responsabilité majeure dans la crise actuelle et n’ont certainement pas été les premiers à défendre les Palestiniens, que du contraire. Bien sûr, l’intégrisme est une menace et il est difficile, voire impossible, de traiter avec une organisation qui prône toujours votre anéantissement.

Mais si on élargit le spectre géographique et temporel, on peut rappeler qu’aussi longtemps que l’Allemagne et la France se sont considéré mutuellement comme des ennemis mortels, cela a suscité des guerres mondiales. Si Benjamin Nétanyahou avait été De Gaulle, jamais la réconciliation franco-allemande n’aurait eu lieu, jamais l’Europe n’aurait été construite, jamais le monde n’aurait connu une aussi longue période de paix (en Europe du moins…).

Pour revenir aux élections israéliennes

Bien sûr, tout n’est pas joué, même si tout semble cuit. Pour expliquer le résultat imprévu du Likoud, certains évoquent la nullité des instituts de sondage israéliens. C’est possible. Mais plus vraisemblablement, l’ultime carte jouée par ce gambler invétéré de Bibi aura été payante : avec lui, il n’y aura jamais d’état palestinien, et aucune négociation ne sera à l’ordre du jour.

Alors, oui, on dira que c’est le résultat d’un vote démocratique et que l’on ne peut pas à la fois demander qu’on respecte la volonté du peuple grec et que l’on rejette celle du peuple israélien. On peut cependant dénoncer la manière dont cette décision a été influencée, en jouant sur la peur et le racisme. On peut surtout donner son avis et rappeler que la seule manière durable d’éviter les conflits et d’assurer la paix entre des peuples ennemis, c’est d’assurer pour chacun des conditions décentes de développement, à la fois économiques, politiques et sociales.

Il ne faut pas se décourager. Il faut plus que jamais encourager ceux qui, en Israël, en Palestine et dans le monde, militent pour une solution juste. Favoriser le dialogue entre des gens raisonnables. Et espérer, envers et contre tout, que Bibi ne réussira pas à former son gouvernement.

Je terminerai par deux blagues juives, très courtes : « Qu’est-ce qu’un Israélien ? Un goy qui parle hébreu. » Et l’autre, que je dois à Alec Vizorek : « C’est l’histoire d’un Juif qui rencontre un autre arabe… »

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