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L’intelligence contre les ténèbres


Sur la question juive, Correspondance entre Rachel Bespaloff et Daniel Halévy, Revue Conférence, n°13,automne 2001. 47 p.

Rachel Bespaloff est peu connue des non initiés. Cette philosophe et écrivain d’origine juive ukrainienne, née en 1895, a été l’étudiante d’Ernest Bloch et l’amie de Léon Chestov et de Jean Wahl. Elle se suicidera par le gaz en 1949, aux USA où elle a dû se réfugier à cause de la guerre. On songe évidemment au suicide de Bettelheim, et à d’autres survivants qui n’ont pu assumer le poids ce la mémoire et la culpabilité de la survie.
La correspondance que publie l’excellente et magnifique revue “Conférence” est bouleversante et passionnante ; en 1938, à l’invitation de la Reuve Juive de Genève, elle publie une longue lettre adressée à Daniel Halévy, grande figure intellectuelle française qui, après des débuts à gauche (il a été un intime de Georges Sorel qu’il convaincra de publier ses “Réflexions sur la violence”), de cosmopolite deviendra réactionnaire (je schématise). D’origine mixte juive (par son père) et chrétienne (par sa mère), il avait affirmé, reprenant les paroles de son père, que les Juifs “n’ont pas à faire de politique anticléricale en France. S’ils le font, ils ont tort, et ils auront à s’en repentir.”
La réponse de Bespaloff, qui milite avec son mari pour la création d’un Etat juif, est remarquable de clairvoyance et d’intelligence. Sans jamais se départir de l’admiration qu’elle voue à Halévy, elle dresse un tableau, un bilan implacable de la situation des Juifs en Europe, après des siècles de cohabitation avec les chrétiens, et conclut sur l’échec de cette relation, que les Juifs choisissent ou non de s’assimiler.
Les réponses d’Halévy, quand elles manquent, se devinent en sous-texte des lettres de Bespaloff. On hésite, à les lire, entre la colère et la stupeur ; l’intelligence, décidément, n’est pas un rempart contre les préjugés, et elle ne permet pas toujours de voir clair dans la situation présente. Par contre, Bespaloff a raison sur tous les points, absolument ; et pour ceux qui prétendent que la Shoah a pu se produire parce que personne ne se doutait de ce qui pourrait se passer, c’est une preuve supplémentaire qu’ils se trompent. Des gens savaient, devinaient. Ils ont essayé de mettre en garde l’opinion publique ou les intellectuels. Ce qui est tragiquement vrai, par contre, c’est qu’ils n’ont pas été entendus, ni même souvent écoutés.

La revue “Conférence” est disponible via le site www.revue-conference.com

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