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Littérature belge francophone : bilan d’une saison (1)


Parodiant la pub pour le fromage, on pourrait sans conteste écrire que la Belgique est « l’autre pays de la littérature francophone ». En effet, parmi les livres lus ces derniers mois, en voici cinq, écrits par des auteurs belges, qui figurent parmi mes préférés. Pour différentes raisons, ils m’ont profondément impressionné ou ému, et leur qualité littéraire n’a rien à envier à celle des meilleurs écrivains français. Trois sont publiés en Belgique, ce qui témoigne du dynamise et de la perspicacité des éditeurs belges, deux en France (en l’occurrence chez Gallimard).

Connu pour Blog de Sel, son blog politique extrêmement lu et commenté, donc contesté, Marcel Sel signe, chez l’éditeur bruxellois OnLit, Rosa, un roman qu’il faut bien qualifier de majeur. Il s’agit d’un livre gigogne. Un père fortuné impose à son fils, un glandeur aux velléités artistiques qu’il entretient depuis dix ans à ne pas faire grand-chose, l’écriture d’un roman. Il sera rémunéré trente euros la page. Ce qui ne plaît pas, mais pas du tout, à l’intéressé qui choisit de se venger en rédigeant l’histoire de la mère de son commanditaire telle que la lui a racontée son grand-père, mais que celui-là ignore. En effet, Rosa n’a pas mystérieusement disparu pendant la guerre, selon la version officielle, mais est morte en déportation. Alternant les deux temps, le présent du jeune homme qui se souvient avoir été le mal-aimé de son père face à son grand frère, et qui s’est trouvé une « famille de rechange » chez Frans et Christel, un couple d’épiciers de son quartier, et l’histoire de la famille de sa grand-mère aux doubles racines italiennes, Marcel Sel témoigne d’une parfaite maîtrise du style et de l’intrigue. On découvre (peut-être), et c’est un élément historique tout à fait passionnant, que la situation des Juifs dans l’Italie mussolinienne fut bien différente de celle dans les pays sous la botte nazie. Ils y sont « discriminés » et non « persécutés », les carabinieri se livrant à une sorte de double jeu en veillant à leur permettre de fuir. Subrepticement, les deux histoires vont finir par se croiser et les raisons de l’arrestation de Rosa être révélées. Pour ces multiples et profondes qualités et richesses, ce premier roman mériterait une large audience, qui ne soit pas limitée à la Belgique francophone.

Tout comme celui de Jean-Marc Turine, La Théo des fleuves, publié aux éditions Esperluète fondées et dirigées par Anne Leloup. Ici aussi, le récit est double. Sur sa chaise roulante, la vieille Théodora, la Théo des fleuves du titre, est revenue mourir chez les siens, les Rom, dans le quartier miséreux d’une ville portuaire sur les bords du Danube. Pendant que le jeune homme qui prend soin d’elle joue du violon, elle ferme les yeux et retisse les fils de son existence. Un mariage à 15 ans, au milieu des années 1930, avec un homme brutal qu’elle n’aime pas, elle qui en aime secrètement un autre, nettement plus doux et romantique. Une vie de dur labeur dans sa belle-famille qui, lorsqu’elle se retrouve enceinte tandis que son mari est en prison, est convaincue de son infidélité. La jeune fille, qui a appris à lire et écrire, finit par fuir, pour échapper aux attaques et viols des miliciens de la Garde de fer. C’est cette vie d’errances et de rencontres, composée de malheurs, passant par la déportation dont les Tsiganes ont été les victimes ainsi que par un village de Cisjordanie, mais aussi de moments plus heureux, que raconte, dans un style empreint de poésie, l’auteur de Foudrol avec une émouvante force empathique, un formidable amour pour ses personnages. Ce roman magnifique est une bonne occasion de découvrir, peut-être, un écrivain et réalisateur qui fut proche de Marguerite Duras sur laquelle il a écrit et avec qui il a coréalisé Les Enfants (avec aussi Jean Mascolo).

Troisième auteure de cette sélection à être publiée en Belgique, chez Luce Wilquin, Valérie Cohen confirme, après Alice et l’homme-perle ou Monsieur à la migraine, qu’elle est bien, aujourd’hui, une écrivaine belge de premier plan. Contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire, Le hasard a un goût de cake au chocolat n’est pas l’un de ces romans feelgood aux titres à rallonge comme il s’en publie régulièrement en France (Les gens heureux lisent et boivent du café, Le parfum du bonheur est plus fort sous la pluie, Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une, etc.), mais un « vrai » roman littéraire. Parce qu’elle sait qu’elle va mourir, Adèle va tenter, très secrètement, de forcer le destin des deux petites-filles de celle qui fut sa meilleure amie, et qu’elle considère comme ses nièces. L’une, Roxane, elle l’a toujours considérée comme « mal mariée » avec un homme qui ne la mérite pas. L’autre, Sophie, son aînée, n’arrête pas de quitter, puis de revenir auprès de celui qui l’aime profondément. Les chapitres de ce bref et très subtil roman, qui alternent les points de vue des trois héroïnes, commencent tous par « Un goût de » – paradis, inachevé, victoire, disette, citron confit…On se laisse emporter par cette histoire facétieuse jusqu’à la révélation finale qui lui donne tout son sel – plutôt son sucre puisqu’il est question d’un cake au chocolat dont la recette figure en annexe.

C’est chez Luce Wilquin également que Geneviève Damas a publié le roman qui lui a valu le prix Rossel en 2011, Si tu passes la rivière. Aujourd’hui, après un recueil de nouvelles chez l’éditrice wallonne, un roman chez Arléa et plusieurs pièces de théâtre chez Lansman, la comédienne et metteure en scène atterrit chez Gallimard, ce qui lui confère, en France, un supplément de visibilité. Et c’est mérité tant Patricia, succession de trois monologues qui pourraient être transposés sur scène avec bonheur tant ils allient à merveille qualité d’écriture, finesse psychologique et émotion, est une merveille. Jean Iritimbi, qui a quitté la Centrafrique et sa famille pour tenter sa chance au Canada, rencontre dans l’hôtel où il travaille, Patricia, une Française qu’il suit à Paris. Mais bientôt, sa femme et ses deux filles, auxquelles il n’a jamais cessé d’envoyer de l’argent gagné au poker, annoncent leur prochaine arrivée, par des chemins peu sécurisés. Il va les attendre à Marseille. Où le bateau n’accoste pas. À sa suite, Patricia puis sa fille, inespérée survivante, prennent la parole. Le style dense, d’une grande force évocatrice, laisse se déployer tout un monde qui pénètre dans notre imaginaire pour toucher ce qu’il y a plus de sensible et d’humain en nous. On est, ici, comme dans les grands romans, largement au-delà de l’anecdote, ce texte, par son écriture, se suffisant à lui-même.

Le dernier jour, le nouveau livre de Jean-Luc Outers dont les derniers romans, notamment, m’avaient enchanté (Le bureau de l’heure, Le voyage de Luca, De jour comme de nuit), n’est pas un roman mais une suite d’évocations des derniers moments de cinq artistes belges célèbres – Henri Michaux, Dominique Rolin, Simon Leys, Chantal Akerman et Hugo Claus -, plus un responsable culturel bruxellois, aucun jamais nommé. C’est textes, superbement écrits et intelligemment construits, sont toujours justes et touchants. Outre le récit des jours qui ont précédé la mort du personnage, parfois volontaire comme chez Hugo Claus, outre celui, simple et dépouillé, des funérailles et/ou de l’inhumation où il était présent (hormis pour Leys dont les cendres ont été dispersées au large de l’Australie, son pays d’adoption), l’auteur égrène des éléments de la personnalité du défunt, de son œuvre et de l’originalité de celle-ci (usant parfois de citations). Les pages consacrées à Chantal Akerman sont particulièrement belles. Outers y mêle avec une extrême finesse le qui et le quoi, la cinéaste tout à fait singulière, et unique, ses liens souterrains et indéfectibles avec sa mère, et son cinéma hors-normes, formé de pépites étincelantes dans les marges d’un art dont la grandeur est fondée, pour une large part, justement, sur ses marges. Ce chapitre mériterait de figurer dans les anthologies consacrées à l’auteure de Jeanne Dielman ou des Rendez-vous d’Anna.

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