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Littérature belge francophone : bilan d’une saison (2)


Xavier Vanvaerenbergh ne doit pas être un type comme un autre. Il a en effet eu la drôle d’idée, il y a quelques années, de fonder sa propre maison d’édition en Belgique, Ker Éditions. Où il témoigne d’une réelle ambition littéraire, publiant des romans de grande qualité, pour adultes (Tous contes faits, Monseigneur, Des barreaux aux fenêtres) ou adolescents (la série Bob Tarlouze de Frank Andriat), éditant ou rééditant des romans et pièces de théâtre de Vincent Engel (dont les remarquables Mon voisin c’est quelqu’un et Et dans la forêt, j’ai vu), et d’autres ouvrages encore. Il a trouvé sa spécificité avec des livres collectifs autour d’un même thème. Après Le Peuple des lumières, à propos du fondamentalisme religieux, vient de paraître L’heure du leurre, où « onze écrivains décortiquent les rouages de la démagogie et du populisme ».

 

Dans Sapiembroug, Vincent Engel décalque, en la poussant dans ses extrémités meurtrières, la scission de l’université de Louvain par le biais d’un échange de lettres entre deux professeurs qui, d’amis, deviennent d’irréductibles adversaires. Barbara Abel (Le Furoncle) suit les parcours divergeants de deux étudiants en art, l’un reproduisant un portrait tel qu’il apparaît sur une photo, l’autre restant fidèle à son modèle. Principe de précaution, d’Emmanuelle Urien, raconte comment, par jalousie, un étudiant accuse faussement l’un de ses condisciples d’origine arabe de radicalisation. Chez Frank Andriat (Votez pour moi !), il est question de l’élection d’un délégué de classe opposant un démagogue rêvant d’ordre et de discipline à un démocrate soucieux du respect d’autrui. Les contributions de Nicolas Ancion (Comme par magie) et de Patrick Delperdange (Dans une lueur froide et bleutée) sont, quant à elles, plus ouvertement politiques, le premier s’inspirant notamment du scandale belge Publifin. Etc. L’ouvrage s’ouvre sur le récit autobiographique d’un poète nord-coréen aujourd’hui exilé à Séoul. Jang Jin-Sung, dans La dictature et moi, explique comment, dans son pays où le langage est strictement contrôlé, où le culte officiel « exige l’effacement total de l’individualité », il a découvert, en lisant Byron, que « les mots étaient équivoques » et « les émotions étaient possibles dans une sphère personnelle  qui n’incluait pas le Leader ».

 

Tant qu’on est dans les nouvelles, restons-y avec Michel Lambert qui, depuis plusieurs décennies, s’y adonne avec bonheur. Les neuf histoires qui composent Le lendemain (Éditions Pierre-Guillaume De Roux) sont assez sombres. Il y est en effet question de couples qui se retrouvent après des années de séparation, pour mieux se séparer à nouveau, d’amours impossibles, d’anciennes amitiés, ou simplement proximités, qu’il semble vain de vouloir rafistoler. Ou de solitudes irrémédiables. Ce que l’écrivain met en scène, comme souvent, ce sont les fêlures de personnages se retournant vers leur passé. Le constat d’échec est flagrant. Les ressentis de ces hommes et femmes, leur impression d’être en décalage par rapport à la vie dont ils avaient rêvé ou, plus profondément encore, face à celui ou celle qu’ils sont devenus, sont écrits avec une profonde sensibilité. Michel Lambert trouve toujours les mots justes, tant dans la description de leurs émois intérieurs que dans les dialogues, plutôt rares et jamais purement utilitaires.

 

Comment raconter son quotidien, à la fois de papa et d’universitaire, auprès d’un enfant autiste ? Cette question, Laurent Demoulin la déploie dans un livre en tous points magnifique, tant dans son écriture, sa sensibilité et sa profonde humanité, que par la richesse de la réflexion qui le sous-tend. Robinson (Gallimard) est un formidable hymne à la vie, chez ce garçon de dix ans confronté journellement à un monde qui ne cesse de lui résister, comme chez son père qui, tout en donnant la priorité à son fils, parvient néanmoins à mener ses autres activités professionnelles. Comme préparer une conférence sur Barthes qu’il va donner dans une ville du nord de la France – ce dont il s’acquitte à merveille. S’il ne parle pas, Robinson comprend un certain nombre de mots et d’injonctions (« On va manger », « Donne un bisou », « Éteins la lumière »…) et, ainsi que le remarque son père, « a un rituel pour chaque circonstance ». Tout épisode de la vie quotidienne – le supermarché, le bain, la piscine publique, la plaine de jeux, la fête foraine, le lent endormissement, une promenade en vile, etc. -, parfois ponctué de cris, de gestes brusques, de comportements inattendus, voire incongrus, de détériorations diverses, génère souvent, chez l’auteur, une réflexion qui dépasse la simple description de la situation. Ces deux êtres unis par un lien intense ne sont pas totalement seuls, coupés du monde. Traversent en effet leur vie, et le livre, la compagne de l’universitaire et leurs quatre enfants, trois filles et un garçon plus âgés nés de précédentes unions.

 

Après trois livres écrits avec Véronique Biefnot, plus exactement deux, le troisième, le puissant et très abouti Place des ombres, après la brume est formé de deux histoires distinctes reliées entre elles par des personnages identiques, Francis Dannemark revient en solo avec Martha ou la plus grande joie (Le Castor Astral), un bref roman empreint d’émotion et de mélancolie. Un frère et sa sœur sont en route vers un village du centre de la France où ils doivent rencontrer une femme âgée censée leur parler de leur père décédé qu’elle a connu jadis. Lui est traducteur d’un auteur irlandais, elle se relève lentement d’un accident qui lui a fait perdre une partie de la mémoire. Tombés en panne, ils sont secourus par un garagiste, Septime, qui connaît et la personne qui les a contactés, et le couple chez qui ils vont loger. Avec énormément de délicatesse, l’auteur de Du train où vont les choses à la fin d’un long hiver regarde naître les sentiments entre cet homme solitaire et cette femme en quête d’une assise, tandis que surgit une figure paternelle nouvelle et que le narrateur se rend à Dublin en quête de son auteur accusé de plagiat. Il a y a comme une nécessité qui ressort de la lecture de ce roman profondément optimiste et revigorant.

 

Christine Van Acker, auteure d’une œuvre abondante tant romanesque que poétique chez différents éditeurs, et notamment le merveilleux récit probablement autobiographique, Ici, paru en 2014 au Dilettante, examine avec humour et finesse mille et un « états de l’enfance », et plus globalement de l’existence, dans Ceux que nous sommes (Weyrich/Plumes du Coq). Soit une cinquantaine de très courts textes qui renvoient à autant de moments de vie : une veille dame regarde la petite fille qu’elle fut ; une fillette espère de toute son âme, comme d’autres avant elle, être touchée par la grâce pour pouvoir « communier avec l’Éternel » ; lors d’une brocante, un couple vend les affaires de son fils, un vieux garçon mort l’année précédente ; issu d’un pays « anéanti » par la guerre, un homme raconte que, chaque nuit, une couleuvre venait dormir sur le lit de sa mère ; invité dans une famille nombreuse, un homme qui ne sait pas trop bien comment se comporter avec les enfants se souvient de sa solitude dans la cour de récréation de l’école… Ces brèves histoires, très différentes les unes des autres, lèvent chacune un coin de voile sur des moments épars de la vie. Leur seul lien est l’écriture, joliment évocatrice de ces instantanés qui forment la mémoire humaine.

 

Enfin, dérogeant à la règle fixée par le titre de cette rubrique, je souhaitais parler du très beau premier roman écrit par Griet Op de Beeck, une Belge néerlandophone née en 1971 à Turnhout, Bien des ciels au-dessus du septième (Héloïse d’Ormesson, traduit par Isabelle Rosselin). Si la forme est assez classique – une alternance de prises de parole -, le ton et les personnages mis en scène le sont nettement moins. Deux femmes, deux hommes et une fillette, connectés entre eux par divers liens, interviennent au fil de onze chapitres qui sont autant d’étapes d’un chemin à l’issue incertaine. Eva, psychothérapeute de prison de trente-six ans, souffre de solitude, passant certaines de ses journées à marcher et à écouter les gens qu’elle croise. Et à réfléchir. Trop. Parmi les détenus qu’elle rencontre, elle s’attache à Henri, un Congolais. Pourtant, physiquement, elle est bien entourée. Elle est la confidente de Lou, douze ans, qui vient d’entrer au collège (ce qu’elle déteste) et à qui elle donne l’impression d’être « toujours contente ». Elle est aussi l’amie de Casper, un peintre qui n’est pas insensible à Elsie, sa sœur qui l’accompagnait à son vernissage et qui, par lettre, lui a raconté, avec une grande intelligence du cœur, ce qu’elle pensait de ses tableaux. Mais il vit avec une femme (et son fils), qu’il pense aimer, et elle est mariée avec un homme continuellement absent qu’elle n’est plus sûre d’aimer. Le dernier locuteur est Jos, le père des deux femmes, un septuagénaire qui revit sans arrêt son passé, avec sa femme et ses filles enfants. Pendant quelques mois, d’une écriture magnifique, l’auteure nous invite à suivre les parcours de ces êtres très différents qui se retrouvent dans leur quête d’un bonheur possible.

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