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Littérature francophone belge : échos de rentrée (1)


Je reprends enfin ma recension de romans écrits par des auteurs belges francophones. Le titre est un peu trompeur car je vais aussi parler d’un excellent livre paru avant l’été, en plus de deux autres particulièrement réussis sortis ces dernières semaines (d’autres encore seront chroniqués prochainement). J’en profite pour me réjouir du Prix Saga Café du premier roman belge francophone attribué à Rosa de Marcel Sel (OnLit) dont j’ai dit, sur ce site, tout le bien que j’en pensais.

Après notamment deux recueils de nouvelles et un roman chez OnLit, Véronique Janzyk (par ailleurs animatrice sur Facebook d’un groupe consacré à Franz Bartelt) publie un nouveau roman, J’ai senti battre notre cœur, consacré à un sujet éternel, la naissance d’une relation amoureuse, et son prolongement heureux. Où l’on se rend compte, une fois de plus, que c’est moins son sujet qui fait la beauté et la singularité d’un roman, que son regard, son ton. Et, bien sûr, son écriture, ici très belle, j’allais écrire : d’une pureté cristalline, s’il ne s’agissait d’un poncif assez paresseux. Disons alors : évocatrice. Évocatrice de pensées, d’émotions, de ressentis. Ce n’est pas si facile d’être aussi juste. La construction est également subtilement travaillée, et en accord avec le propos, la tentative de décrire ce que l’on ressent pour l’être aimé. Le récit s’ouvre par une séance de cinéma où se retrouvent la narratrice et celui qui va devenir son amoureux, dans laquelle vient s’immiscer le souvenir de leur rencontre « sous un ciel étoilé » – en fait la reconstitution du ciel dans un musée lors d’une visite guidée. Ce qui les relie, ce sont la passion de la littérature (ses livres à lui sont rangés pour une part dans sa garde-robe) et l’écriture (l’accès à ses écrits « n’est pas aisé », reconnait-elle). Mais lui, en plus, aime marcher, « marcher pour marcher », sans ralentir, sans jamais s’arrêter, entraînant ainsi son amie dans ses longues déambulations, à Paris, à New-York et ailleurs. Ces moments de vie, si précieux, sont finement retranscrits, l’auteure montrant intelligence et acuité tant dans l’observation de son compagnon que dans la traduction de ses propres sentiments. (OnLit, 103 pages, 12 €)

Le jour est aussi une colère blanche, le quatrième livre d’Éric Brucher chez Luce Wilquin, est très différent, à tous les niveaux, si ce n’est son écriture, également fignolée. C’est un livre de révolte, pas du tout apaisé comme peut l’être celui de Véronique Janzyk, composé de nouvelles reliées entre elles par certains de ses personnages, par son propos surtout. « Il y a ce gang dans la ville » en est la première phrase. Un « gang de loups » qui « charge la ville de révolte » en graphant ses murs de « phrases inflexibles et fières ». Telle celle du titre, signée l’un d’eux, Wolf. Ou cette autre : « Un cœur bat pour l’éternel. » Laszlo, le crâne rasé renfermant de « sombres oiseaux », le corps tatoué de « lumières comme des foudres », est le « guerrier fou » de la bande. Il a la rage. Sa douceur, il la réserve pour Serena, avec qui il partira quand il en aura fini avec sa guerre contre la ville. Redouane, lui, est parti rejoindre le Califat qui, bientôt, « recouvrira le monde ». Fatima, autre héroïne de ce livre, refuse de porter le voile, allant contre les demandes de son mari et de son père. Ni l’imam, ni le maître de calligraphie, ni les injures, ni les crachats ne la feront plier. Mais jusqu’à quand ? Et ainsi de suite. Domi, Markus, Suzan, Zoé ou Lukasz sont les figures magnifiques de ce livre exceptionnel par sa cohérence, par sa puissance et sa densité. Dont l’un des textes, Slam d’islam, donne la parole, sous une forme poétique, à une Musulmane qui rejette avec force le terrorisme fondamentalisme: « C’est toute ma religion qu’ils condamnent/ Pour une rêve de vierges pas mêmes de dames ». (Éditions Luce Wilquin, 131 pages, 15 €)

Dans Visites à l’atelier du peintre Arié Mandelbaum, sorti en début d’année, le poète Serge Meurant, lié depuis longtemps à l’artiste par une complicité « silencieuse et secrète », s’attache à se faire « l’écho d’un vécu et de son expression à travers l’œuvre, s’inscrivant au fil des jours et de semaines, sur la toile ou sur le papier ». « Ce lieu, proprement inhabitable, constate-t-il, voué à la production d’objets ne répondant qu’à des lointains critères de rentabilité, s’est imposé au peintre comme la représentation la plus pertinente de sa condition actuelle. L’atelier s’offre à lui comme un miroir. » Au fil de ses visites, il décrit ce qu’il voit : une série d’autoportraits de petite dimension, des documents photographiques en guise de supports à l’expression graphique ou picturale, un cadavre (« une masse informe de chair humaine ») emmené par des hommes sur un chariot, le portrait retravaillé de la mère de Mandelbaum ou ceux de Kafka « qui se méfait de la photographie », etc. Cet ouvrage inclassable alterne des textes très divers (autobiographiques, poétiques, littéraires…) et des photos noir et blanc montrant des tableaux en devenir ou l’artiste au travail. « Je marche dans les congères du souvenir », écrit très joliment Serge Meurant. (Esperluète Editions, 91 pages, 18,50 €)

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