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Littératures d’ailleurs (2) : L’Italie


Elena Ferrante et Erri De Luca sont deux écrivains italiens parmi les plus lus en français aujourd’hui. On connaît les déboires de la première. Alors qu’elle veillait scrupuleusement à conserver son anonymat, un journaliste italien a révélé son identité. Quel intérêt ? Celle qui fuit et celle qui reste est le troisième tome de sa saga romanesque formée par L’amie prodigieuse et Le nouveau nom. À travers l’histoire de deux amies issues d’un quartier populaire de Naples, Elena et Lila, la romancière raconte un demi-siècle d’histoire italienne. Les deux adolescentes sont aujourd’hui trentenaires, ont suivi des voies divergentes et se voient moins. L’une a fait un mariage bourgeois et publié un roman, ce qui la conduit à fréquenter le milieu intellectuel. L’autre, plus militante, a quitté son mari pour vivre avec son amant, travaille à l’usine et se bat pour le droit des femmes tout en élevant son fils. La toile de fond est l’Italie des années de plomb, avec les Brigades rouges mais aussi la Maffia, tandis que les forces politiques sont représentées par la démocratie chrétienne et les communistes. (Gallimard, traduit par Elsa Damien)

 

On est dans un tout autre univers avec Erri De Luca. Le héros de La nature exposée, roman qui paraît en français un an après l’autobiographique Le plus et le moins, est un villageois qui aide des étrangers à franchir la frontière. Ce qui suscite la curiosité des médias et la désapprobation de la communauté, et l’oblige à prendre la tangente. Le prêtre de la ville portuaire où il a abouti propose à cet ancien sculpteur de rendre à un crucifix grandeur nature, créé au lendemain de la Première Guerre mondiale, sa forme originelle. C’est-à-dire nu, la « nature exposée ». On retrouve, dans ce court texte à l’écriture, comme toujours, très resserrée, tous les sujets de réflexion de l’auteur de Trois chevaux : la portée de l’art, la force du silence et du recueillement, la proximité avec la nature, l’attachement aux valeurs de fraternité, d’authenticité, etc. (Gallimard, traduit par Danièle Valin)

 

Gallimard, toujours, nous fait découvrir le très étrange premier roman de Gianluigi Ricuperati, Mind Game. L’une de ses parties est par exemple formée d’une suite de pages représentant des cartes à jouer illustrées de dessins mystérieux. C’est par leur biais qu’un homme muet, Rémi, communiquait avec Ione, une jeune fille dont il était unilatéralement amoureux. Celui qui est devenu joueur de poker professionnel et celle dont le père chirurgien est accusé de corruption vont se retrouver et jouer au mind game, un jeu aux questions comico-existentielles. Voici un singulier roman à l’écriture très travaillée, une romance déclinée de manière pas du tout attendue. (Gallimard, traduit par Vincent Raynaud)

 

Stefano Benni et Amara Lakhous sont deux habitués d’Actes Sud. Chers monstres (traduit par Marguerite Pozzoli) est le quatorzième livre du premier publié par l’éditeur arlésien depuis 1996. Au fil de vingt-cinq nouvelles, n’hésitant à détourner des contes pour enfants (Hänsel et Gretel) ou des personnages légendaires (Dracula), il pointe quelques aspects de notre mode de vie actuelle, sous des formes littéraires très différentes, avec une prédilection pour le fantastique. C’est sous le sceau de la peur que sont placés ces différents textes : qu’est-ce qui nous inquiète aujourd’hui, et pourquoi ? Le héros de l’un d’eux, par exemple, est successivement confronté à toute une série d’échecs dans une ville qui semble vidée de ses habitants. L’auteur du Bar sous la mer apprécie hautement les situations absurdes et nous régale de son rire corrosif.

 

À travers son personnage récurent, le journaliste épris d’éthique Enzo Lagana, Amara Lakhous (journaliste, anthropologue et romancier algérien vivant à New York et écrivant en italien) se livre à une critique sévère des médias davantage portés sur la simplification que sur la complexité, sur le sensationnalisme que sur la rigueur, ne reculant pas devant la stigmatisation. Comme le dit son héros, dont les articles sont régulièrement caviardés, la différence entre le fait-diversier et le pompier est que, si, celui-ci est chargé d’éteindre le feu, celui-là doit au contraire l’attiser. Dans L’affaire de la pucelle de la rue Ormea (traduit par Élise Gruau),  c’est le viol supposé d’une adolescente à Turin par deux tziganes qui déchaîne le rejet de cette communauté, encore attisé par une presse haineuse et vindicative. Pas besoin d’enquête, les coupables sont tout trouvés. Et la bonne société est prête à les lyncher. Que peut faire, dans cette situation, un journaliste intègre et épris de vérité ?

 

L’Italie des années 1970-80 sert de décor au premier roman de Nadia Terranova, Les années à rebours (traduit par Romane Lafore) via le destin d’un garçon et d’une fille qui se rencontrent à l’université de Messine. Giovanni est fils de communistes et peu attiré par les études, Aurora est fille de fascistes, réservée et très studieuse (« miss vingt sur vingt »). Ils ont une petite fille. Lui est fortement engagé, ce qui fragilise le couple et assombrit l’avenir. Le poids familial étant bien lourd, chacun apprend finalement à vivre sans l’autre. Aux années de plomb traumatisantes vont succéder une décennie faite de désillusions, double époque que l’auteure retrace magnifiquement, l’incarnant dans ses attachants héros. L’écriture simple, sobre, parvient à recréer au mieux ce temps charnière de l’histoire italienne.

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