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L’ultime sacrifice ?


bersani(20)Des élections de Laura Boldrini à la Présidence de la Chambre et de Pietro Grasso à la Présidence du Sénat peuvent être tirés deux enseignements. Le premier, le plus évident, est que les deux branches du parlement se sont dotées, pour les diriger, de personnalités politiques de premier plan, d’une haute tenue morale, aux parcours professionnels irréprochables. Mme Boldrini, élue en février dernier sur les listes de Sinistra Ecologia e Libertà, l’équivalent transalpin du Front de Gauche de Jean-Luc Mélenchon, fut un porte-parole de l’ONU pour les réfugiés extrêmement apprécié, respecté par l’ensemble des organisations non gouvernementales œuvrant dans le secteur. Pietro Grasso, ancien magistrat, est, pour sa part, considéré comme l’héritier légitime des juges anti-mafia Falcone et Borsellino, tous deux assassinés par Cosa Nostra au début des années nonante.
Dans cette période particulièrement agitée de l’histoire politique italienne, l’avènement de telles personnalités à la tête des institutions républicaines est donc un facteur indéniablement positif. Rappelons, par souci de mise en perspective, que le prédécesseur de M. Grasso à Palazzo Madama n’était autre que Renato Schifani, sur lequel pèsent aujourd’hui encore de lourds soupçons, alimentés par les témoignages de plusieurs repentis, de collusion avec le crime organisé. Laura Boldrini a quant à elle succédé à Gianfranco Fini, dauphin de Silvio Berlusconi jusqu’en décembre 2010, dont la trajectoire politique n’est plus à illustrer. Le changement, et pas seulement d’un point de vue symbolique, est donc de taille.
Une fois ce constat posé, il nous faut cependant chercher à comprendre si ces nominations, voulues par Pier Luigi Bersani, sont le fruit d’une réelle volonté de renouveau. D’une empathie sincère avec un électorat en pleine effervescence. Ou si elles résultent d’une stratégie habile, dont l’objectif inavoué était de créer une brèche dans le bloc jusqu’alors compact du Mouvement Cinq Etoiles en plaçant ses élus face à un dilemme cornélien : apporter leur soutien au candidat du centre-gauche, au risque de s’attirer les foudres de leur mentor, ou permettre, en s’abstenant, la réélection du tant décrié Renato Schifani.
Pour Pier Luigi Bersani, le coup de poker consistait à renoncer en dernière minute à une candidature issue de l’appareil du parti, comme cela était initialement prévu, au profit d’une « gloire nationale ». Face à une personnalité du calibre de Pietro Grasso, aura pensé le leader du centre-gauche, une partie des sénateurs du Mouvement Cinq Etoiles portera ses suffrages, en âme et conscience, sur notre candidat. Grillo les exclura et il ne nous restera plus qu’à leur ouvrir les bras. Ce sera le premier pas vers un exécutif arithmétiquement viable.
Force est de constater que le coup de poker s’est révélé gagnant. Du moins dans un premier temps, puisque une dizaine de grillini a effectivement contribué à l’élection de l’ancien magistrat. Et dans la foulée, le comique génois a, comme prévu, menacé d’excommunier les félons, pour ensuite se raviser. Mais le coup d’essai nécessite maintenant d’être transformé. S’il souhaite continuer de creuser la brèche ouverte dans le mur grillien, M. Bersani devra en effet témoigner d’une certaine radicalité dans sa démarche. Jusqu’au sacrifice ultime : le sien.
Dans les jours qui suivent, le leader social-démocrate sera reçu, à l’instar des autres chefs de parti, par le Président de la République. Il lui faudra alors faire part de son plan d’action pour la formation du futur gouvernement. Et solliciter ensuite l’investiture du Parlement. Ne disposant pas d’une majorité de sièges à la Chambre haute, trois possibilités s’offrent à lui. La première : négocier, peut-être même en sous-main, comme le préconise une part non négligeable du parti, l’appui du Peuple de la Liberté de Silvio Berlusconi. Il y a fort à parier qu’à terme l’opération s’avérerait suicidaire : après avoir entretenu le phénomène berlusconien en évitant de résoudre le conflit d’intérêt lorsqu’elle était au pouvoir ; après avoir voté, il y a quelques mois à peine, une loi anti-corruption allégeant les chefs d’inculpation du Cavaliere en échange de la stabilité de l’exécutif montien, une telle démarche enfouirait à jamais tout espoir de reconstruction électorale. Deuxième possibilité : conclure un accord avec le Mouvement Cinq Etoiles. Impossible : Beppe Grillo n’a cessé de répéter, dès le lendemain du vote, son aversion pour un tel scénario.
Nous voici donc arrivés à la troisième et dernière hypothèse : rallier à sa cause, en calquant la feuille de route gouvernementale sur ses revendications, une dissidence du Mouvement de Grillo. Deux conditions nous paraissent cependant nécessaires à la réussite d’un tel scénario. Tout d’abord, la présentation d’une feuille de route pour un exécutif à terme, de courte durée, forte d’une série de mesures concrètes, et non plus d’abstractions confuses, peu nombreuses mais parfaitement identifiables, notamment en matière de réforme de la représentation politique et du système électoral. L’objectif doit être le retour aux urnes dans un délai relativement rapide afin de dégager, grâce à l’adoption de la réforme électorale, une majorité politique lisible. Ces mesures, flanquées d’un échéancier, doivent être conditionnées à une obligation de résultat sous peine de retrait de l’exécutif. Mais il y a un second facteur dont M. Bersani et les siens doivent prendre la pleine mesure s’ils veulent espérer franchir l’écueil : il s’agit de l’adéquation entre cette « action en vue du renouveau » et les hommes qui doivent l’incarner. Entre le logos et l’éthos. Car si la candidature de Pietro Grasso s’est révélée gagnante, c’est précisément parce qu’elle était portée par Pietro Grasso.

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