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Ma a che serve la luce ?


Ce vers de Pier-Paolo Pasolini, tiré de son recueil Le Ceneri di Gramsci (version bilingue dans l’édition Folio), je l’avais placé en exergue du dernier manuscrit confié à Luce (Wilquin), devinant qu’outre le fait de ne pas le lire elle n’en comprendrait pas l’allusion. Car sous les apparences d’une interrogation simple, faite par le narrateur de ce poème devant la tombe du penseur communiste Antonio Gramsci, perce la quête obsessionnelle d’une lumière métaphorique.
Le tiers de siècle qui, depuis l’assassinat de Pasolini, déverse une croissante pénombre dans les esprits, n’a cessé de confirmer les mises en garde prophétiques du poète et cinéaste n’ayant pas craint de discerner, sous jeux de masques et fards divers dont se paraît déjà le néocapitalisme, les traits d’un nouveau fascisme. Ce sont les mots qu’il utilisait : ceux qui ont, à coup sûr, aimanté la rage imbécile des commanditaires de sa mort.
J’observe que, sans exception, tous les milieux de la gauche officielle n’ont jamais arrêté de répéter ce meurtre, chaque fois qu’ils cautionnaient un système qu’une honnêteté minimale eût obligé à dénoncer. C’est ainsi qu’à mes yeux les principales figures médiatiques placées dans la posture d’intellectuels critiques par ce que dans mes romans je nomme la tour Panoptic sont complices, et de ce néocapitalisme, et de ce néofascisme, et de l’assassinat réitéré de Pier-Paolo Pasolini.
Je suis obligé de rappeler ce contexte pour parler de Pierre Mertens, comme je le ferais de Philippe Sollers ou de Bernard-Henri Lévy.
« Cortazar et Pasolini te crachent à la gueule » : telle est l’une des amabilités que je lui avais lancées voici quinze ans, lors de la soirée d’attribution du prix Rossel en décembre 1994. Je ne retire pas un mot de cette apostrophe qui, sous l’apparence d’une insulte vulgaire, devrait aussi pouvoir s’entendre comme un constat réfléchi. Le monde est tel qu’il est parce que l’élite organisant ses représentations en a principalement occulté les réalités essentielles au profit d’un système de mots et d’images, relevant pour sa plus grande part du bavardage, qui cautionnait une écrasante logique d’exploitation économique, de domination politique et de coercition idéologique. C’est l’ensemble des mécanismes produisant, en place de visions globales véridiques et de paroles puissantes, un flot continu d’eau tiède et sale tirée de canalisations rouillées et puisée dans les citernes croupies des maîtres du monde, qu’il faut analyser.
Pour que s’éclairent les ténèbres où nous sommes, nous avons plus que jamais besoin des interrogations de Pasolini. Notamment de celle qui faisait le titre d’un de ses derniers articles : « Où sont passées les lucioles ? »

Cher Vincent,

Je m’avise du fait, ayant bu un café près de la téléboutique où je t’ai envoyé mon dernier message, qu’il n’était accompagné d’aucune indication.
Au-delà des commentaires favorables ou acrimonieux, le plus souvent convenus, dont se nourrissent les « hommages » rendus à des personnages publics, manque aujourd’hui toute forme d’analyse critique. Cette situation n’est presque jamais signalée, commentateurs et commentés faisant partie du même espace d’où la moindre pensée a été délogée. Les quelques lignes écrites à la va-vite que tu as reçues ne se veulent en aucune manière un règlement de comptes personnel avec un type qui aimait s’attribuer le sobriquet de « cannibale » sur les plateaux télévisés. Pas plus elles n’ont la prétention de se substituer à une réflexion de fond sur les multiples questions que pose l’état présent des rapports entre le monde et ses représentations. Mais, à défaut de, et en attendant une telle réflexion, ces lignes attirent l’attention sur une ère où les mots se sont séparés des êtres et des choses, où le réel ne se reconnaît plus dans son double produit par l’industrie du verbe frelaté. Plus de véritable débat conflictuel – fondement d’une démocratie – dans un système pyramidal où le Capital exerce un pouvoir dictatorial renforcé par les prétendus maîtres des idées. Disposant de la totalité du champ médiatique (toute opinion contraire étant impitoyablement censurée), ce consortium peut se permettre de régir les rapports de production concrets entre les hommes à l’échelle planétaire aussi bien que leurs perceptions symboliques.
Quand je dis « régir », c’est sans oublier que le règne des puissants s’est accompagné de mille dérégulations et déréglementations…
Ainsi (puisque mon message s’ouvrait sur une allusion aux Cendres de Gramsci) quand Sarkozy, à la veille de l’élection présidentielle, ose proclamer : « J’ai fait mienne l’analyse de Gramsci… Le pouvoir se gagne par les idées », n’est-ce pas tant à ses conseillers ultradroitistes qu’il s’agit d’imputer pareille canaillerie, qu’à tous les intellectuels de gauche ayant depuis trente ans jeté aux oubliettes et Antonio Gramsci, et Walter Benjamin, et Ernst Bloch, et Theodor Adorno, et Georg Lukacs dont l’oeuvre principale, Ontologie de l’être social, publiée en allemand cinq ans avant la mort de Pasolini, n’est toujours pas traduite en français ! Dans la parfaite indifférence d’une bourgeoisie rose feignant de déplorer que le rouge vire au brun.

Si tu l’acceptes, je considère ces deux mails, disposés tels quels l’un à la suite de l’autre, comme ce que j’ai à dire, HIC ET NUNC, à propos de Mertens.

Apostille du 20 novembre :

A l’heure où quelques fiches laissées par Nabokov – dont il avait recommandé formellement la destruction – font en Amérique l’objet d’une spectaculaire publication qui sera relayée en France par Gallimard, s’impose à tous la nécessité de l’éclairage qu’avait apporté Marx en élaborant son Capital autour d’une pensée centrale : celle du caractère fétiche de la marchandise. Les fiches en question ne feront-elles pas l’objet d’une vente aux enchères qui permettra de blanchir quelque argent lié aux trafics de la chair fraîche, des armes, de la drogue et de l’argent lui-même ? Or, depuis la mort de Nabokov, il n’est pas de plus grande urgence intellectuelle que celle de scruter l’universel blanchiment de la pensée sale. Pas un secteur des activités humaines, à l’échelle mondiale, n’échappe aux pollutions d’une idéologie recyclant à flux continus des masses d’opinions convenues dans les circuits médiatiques.
Voici trente ans (décembre 1979) paraissait la première brochure d’une incertaine SPHERE CONVULSIVISTE. Un lustre plus tard voyait le jour une publication moins clandestine (Manuscrits de la Mère-Rouge), qui en appelait à une convulsivité supérieure de l’esprit dans l’ère promise à toutes les convulsions où nous entrions. J’eus le plaisir de voir Pierre Mertens en rendre compte avec sympathie dans les colonnes du Soir. Certains de ces textes feraient l’objet de polémiques du côté de Guy Debord. Tout débat n’était alors pas encore mort. M’est-il permis de rappeler ce contexte historique disparu, en préambule aux messages que je t’ai adressés pour le prochain  » hommage  » à Pierre Mertens ? Moins que des querelles personnelles, ce sont les aléas d’une époque pour l’essentiel impensée qui ont inspiré ces notes. Elles n’empêchent pas que subsiste à jamais un lien avec Pierrot, frère de Geoffrey Firmin.
« Prince, oui ; roi, jamais ! » disait de Hamlet (ancêtre du convulsivisme) Victor Hugo.
L’artiste, l’écrivain, l’intellectuel ne peut connaître pire abdication, pire destitution, pire décapitation que de son couronnement même.

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