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Marcel Sels en « remueur d’idées »


Marcel Sels est ce qu’on appelle un influenceur. Et, en Belgique, il est l’un des plus lus. Ses avis sont débattus, parfois violemment, notamment parce que, refusant de crier avec certaines meutes appartenant pourtant à son camp idéologique, il pèse le pour et le contre avec distance, quitte à « désespérer Billancourt ». Ses positions sur le CETA ou sur Théo Francken ont par exemple fait couler beaucoup d’encre. S’engageant sur un autre terrain, il a publié l’an dernier un magnifique premier roman, Rosa, qui a figuré parmi les cinq finalistes pour le prix Rossel. Je lui ai posé quelques questions sur sa place dans le débat public aujourd’hui, auxquelles il a répondu avec un souci de la précision que ses lecteurs lui connaissent.

– Pourquoi avez-vous eu envie/besoin de participer au débat public via votre blog, Tweeter et Facebook ?

Parce que j’étais, et je suis toujours, parfois insatisfait des points de vue que je lis dans la presse. Ce qui me choque se résume à deux tendances : l’une allant à une interprétation d’un fait qui devient apparemment la base de la pensée journalistique ou intellectuelle (ex. la visite de Francken à Bob Maes, prise sous le seul prisme de la collaboration, est aujourd’hui résumée à « le secrétaire d’État a rendu hommage à un collabo », ce qui est un procès d’intentions). L’autre dissimulant sous des analyses pseudo-objectives des concepts créés de toute pièce dans les alcôves idéologiques (ex. le mouvement anti-CETA largement adoubé par la presse, sans examen réel de la pertinence de ce mouvement). De plus, je constatais que, très souvent, chaque pan politique disqualifiait les autres, ce qui était répercuté dans la presse souvent de façon assez brute (sans commentaires). Cette détestation mutuelle organisée entre partis démocrates favorise les extrêmes.

En fait, je ne m’intéressais pas plus que ça à la politique belge avant 2002. C’est la découverte des minutes d’un Congrès du Vlaams Belang qui m’a fait prendre conscience d’un danger qui, à cette époque, était immédiat (en 2004, le parti faisait 24 % des voix en Flandre). Mais commenter la politique en général, c’est quelque chose que j’ai toujours fait, d’abord sur les radios libres dans les années 70-80, puis sur les premiers forums internet d’expression libre (Libé), ensuite sur le blog de Jean Quatremer où j’étais très actif sur les sujets communautaires. J’ai ouvert mon blog sur son conseil pour traiter ces sujets plus largement et aussi promouvoir mon premier essai, Walen Buiten. Twitter et Facebook étaient au départ de simples outils de répercussion de mes articles de blog. Ils ont pris beaucoup d’ampleur parce que beaucoup de gens m’ont suivi très vite et m’ont interpellé.

– Que pensez-vous apporter au débat public ?

Je ne « pense » pas apporter quelque chose, je m’y efforce. D’abord, je m’efforce d’avoir un point de vue différent. Je prends chaque sujet sans a priori et je lis les pour et les contre avant de me faire une opinion. Du coup, mes positions sont peu prévisibles, même pour moi-même. Le débat est très conservateur en Belgique et ça m’irrite. Chacun campe sur un panel de positions apparemment obligatoires selon son idéologie (pas forcément partisane). Je préfère remonter bien plus en amont, à l’analyse des fondements d’un problème. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir moi-même une forme d’idéologie. Ma recherche de point de vue n’est pas une posture, c’est naturel pour moi. Je suis une structure de désaccord, comme on dit en PNL. Quand on me donne un verre d’eau et qu’on me dit « bois un peu d’eau », je ne me demande pas si je vais boire ou pas, mais bien si c’est bien un verre et si son contenu est bien de l’eau.

– Pourquoi avez-vous pris un pseudonyme ?

Parce que j’avais d’autres activités et que je voulais être libre d’écrire ce que je voulais. Mon pseudonyme protège mon droit à la libre opinion. C’est aussi une protection pour ma famille. Au début, j’attaquais souvent l’extrême-droite et j’ai reçu des menaces. Il a suffi qu’un anti-CETA tente de faire publier mon vrai nom dans la presse pour que mes proches reçoivent à leur tour des menaces. Donc, je suis obligé de rester sous pseudonyme pour un moment encore.

– Dans un livre, vous avez écrit être accroc à Tweeter. Comment vivez-vous cette situation ? Quel regard portez-vous sur ce lien ?

Il y a surtout le côté social, c’est un vrai monde de vraies rencontres qui a bien des côtés attachants. J’ai un besoin atavique de connaître et de rencontrer énormément de monde, d’esprits de tous horizons. Je ne suis pas accro à l’idée de twitter, mais à la rencontre (virtuelle) des gens. Comme mon travail est assez solitaire, c’est aussi une opportunité de vie sociale à distance. Ce à quoi je suis vraiment accro sur Twitter et plus encore Facebook, c’est la défense des idées. Si je me confronte à d’autres aussi souvent, c’est aussi pour voir si mes idées ou mes conclusions tiennent la route et à quel point. C’est une façon de valider (ou non) mon propre point de vue. Certains affirment que je veux avoir le dernier mot parce que je suis sûr d’avoir raison, c’est faux. Je défends mon point de vue jusqu’au dernier carré pour le valider. Je me sens aussi obligé de checker régulièrement parce qu’il y circule énormément d’attaques injustifiées à mon égard, voire des usurpations d’identité (l’une récemment parue dans Le Peuple) où on m’attribue des choses que je n’ai jamais écrites.

– Comment expliquez-vous votre succès ? Par vos prises de positions ? Par le goût de la polémique et du buzz des réseaux sociaux ?

Personnellement, je ne peux rien expliquer. Ce sont mes lecteurs qui me disent ce que je leur apporte. J’étais moi-même étonné du succès de mon blog et sur Twitter. Sur le blog, on m’a dit beaucoup de choses : que j’ai (ou aurais) un point de vue différent, que j’analyse en profondeur, que je ne lâche jamais une « proie », que mes articles ont une qualité littéraire, que je n’hésite pas à utiliser l’humour, même pour des sujets graves. Tout ce que je sais, c’est que je travaille aussi énormément pour ça. Sur les réseaux, ce n’est pas polémiquer que je préfère. Ce qui m’intéresse surtout, c’est de secouer les cocotiers pour remuer les idées et abattre des murs qui me paraissent nocifs. C’est plutôt « polémistiser ». Polémiquer est vu comme une activité nocive. Le polémiste, lui, cherche à faire évoluer (humblement) la société. C’est quelque chose de très peu naturel en Belgique. Dès qu’on semble « attaquer » une position soutenue par certains milieux, on tombe dans l’hystérie, souvent collective. Et de plus en plus souvent.

– Ce succès vous donne-t-il davantage de responsabilités ? Avez-vous le sentiment d’être un « influenceur »?

Oui, toute audience implique une responsabilité. Je n’écris plus sur mon blog comme je le faisais quand j’étais moins connu. Influenceur ? C’est difficile pour moi d’admettre d’être mis dans une case, par exemple « polémiste » ou « influenceur ». Ça me donne envie de contrarier ceux qui le font. Exemple. Mon roman a été commencé bien avant que je n’arrive sur Twitter ou dans les médias, mais quand il est sorti, j’ai savouré l’idée que ça allait obliger beaucoup de commentateurs à trouver un moyen d’expliquer comment un « polémiste » pouvait tout à coup devenir « romancier ». L’humain cherche souvent à réduire tout phénomène (médiatique ou non) à quelques mots simples. Ce qui m’a beaucoup amusé, c’est que certains journalistes ont cherché à expliquer mon « passage » au roman en imaginant que je voulais changer d’image. Si c’était le cas, je n’aurais pas accepté de diriger PAN pendant 7 mois ! C’est apparemment difficile pour certains d’admettre qu’on peut être naturellement, et polémiste, et romancier, et humoriste, et journaliste, et provocateur, et ne détester personne (ce qui est mon cas) ! Quant à influencer, je ne pense pas tant influencer des gens qu’apporter un point de vue différent dans le panel médiatique. Pas meilleur, juste différent.

– Comment vivez-vous les critiques et les attaques dont vous êtes l’objet ?

Je vis extrêmement bien les critiques construites. Elles alimentent ma réflexion et me remettent parfois à ma place, c’est indispensable. Quand quelqu’un parvient à me montrer que j’ai tort, je suis extatique. C’est aussi pour ça que je débats énormément. Mais les attaques gratuites et la défiance, je les vis vraiment mal. D’abord, il y a les attaques idéologiques en meute. Ça me déçoit surtout parce que j’attends mieux de l’être humain que ces simplismes et cette satisfaction facile d’être dans un « bon camp ». Ensuite, il y a les copinages, j’ai vu déferler des insultes parce que j’avais osé toucher à un symbole (pour certains), mais surtout à un « copain » ou une « copine » dans la vie réelle. Je comprends ça très bien de la part de citoyens, mais pas de la part de journalistes. Suite à certaines de mes prises de position, quelques (rares) journalistes professionnels en vue ont ensuite carrément refusé de parler de mon roman. Ça va donc très loin. Ce qui me hérisse, c’est qu’on ne comprenne pas que je ne m’attaque jamais à des gens, mais à des fonctions, des prises de position, des mauvaises habitudes. Chez moi, ce n’est jamais personnel. J’ai donc beaucoup de mal à ce qu’on m’attaque personnellement. Mais ce que je supporte le moins, ce sont les attaques récurrentes ad personam de gens qui m’en veulent horriblement et ne parviennent même pas eux-mêmes à expliquer pourquoi. Ce n’est même plus une confrontation d’opinion. Quand un journaliste du service public remet publiquement en question le choix d’un jury littéraire uniquement parce qu’il me déteste, je suis juste consterné.

– Sur internet, souvent présenté comme un défouloir, peut-on tout dire ?

Non. Et en même temps, on ne peut pas tout contrôler, mais il faut essayer. Je modère les commentaires de mon blog à priori (je les lis donc tous — près de 10.000 par an) et ceux de ma page Facebook a posteriori, sauf quand le nombre rend ce genre de choses impossible. Cela dit, la masse silencieuse ne participe pas à ce défouloir et le fait même qu’on souligne régulièrement le problème ramène le phénomène à ce que c’est pour la plupart des gens : un vomitorium.

– Comment vous situez-vous politiquement ? On connaît vos positions face à l’extrême-droite flamande, j’ai lu que certains vous placent à l’extrême-gauche, mais sur le CETA, par exemple, vous avez eu une position que l’on pourrait qualifier « de droite ».

Ça dit plus sur ceux qui me caractérisent que sur moi. Ma position sur le CETA a été catégorisée à droite parce que la gauche francophone, unanime, a situé le CETA à droite pour des raisons purement idéologiques, et plus l’électorat tombait dans le panneau, plus ils ont insisté là-dessus. La prétention du cdH et du PS d’avoir obtenu un « nouveau CETA » alors que rien n’a fondamentalement changé dans le document m’a convaincu que j’avais raison depuis le début : c’était un combat purement propagandiste. Perso, je ne suis pas « pro-CETA », mais j’ai montré que les positions des anti-CETA étaient faibles et basées sur certains gros mensonges. Dans d’autres pays, le CETA n’est pas vu comme « de droite » et la plupart des sociaux-démocrates européens sont toujours pour. Je suis présenté par une certaine gauche comme très à droite en Belgique, mais je serais très à gauche aux USA  (Trump est aussi anti-libre-échange…). Une députée Open VLD m’a un jour dit que, pour elle, j’étais un libéral de gauche. C’est probablement le plus juste. Ma priorité, c’est le maximum de travail, de liberté et, si possible, de bonheur pour un maximum d’humains. Je considère par exemple qu’aucune activité ne justifie un salaire d’un million par an et que donc, il faut les taxer vigoureusement pour qu’il y ait un juste retour. Mais pas sans expliquer d’abord à ces hauts salaires pourquoi on le fait, et pas avec une brutalité qui amène l’argent à quitter le pays, et donc un appauvrissement général. Si c’est de droite de vouloir plus d’égalité et de limiter les hauts salaires, je m’appelle Alfonse !

Je suis aussi un mondialiste. Or, je constate que les syndicats ont toujours une vision coloniale de l’Europe occidentale. Quand ils disent non aux délocalisations, ils privent le reste du monde d’activités et de revenus. Je dis plutôt non au dumping et à la délocalisation à n’importe quel prix. Il faut être précis, se concentrer sur les vrais problèmes et les solutions négociables. Pour obtenir ça, il faut par exemple que les entreprises comprennent que c’est leur intérêt. Or, ni la gauche, ni la droite ne comprend vraiment l’entreprise — je schématise — l’une, parce qu’elle croit encore qu’elle est nocive au travailleur (alors qu’elle est la seule à lui fournir les opportunités de travail), l’autre parce qu’elle lui attribue des vertus qu’elle n’a pas (l’entreprise est amorale par nature et non vertueuse, il faut donc strictement l’encadrer, y compris les revenus des actionnaires). On ne peut pas améliorer la situation des travailleurs si on ne comprend pas l’entreprise. Et quand un PS me situe à droite tout en défendant le salaire de Stéphane Moreau, je me bidonne. Non, en fait, je pleure…

Pour moi, il faut délocaliser parce que l’Europe a trop profité de toutes les autres régions du monde et qu’il faut aussi que les Roumains ou les Chinois montent dans l’ascenseur social. Ça implique forcément une perte temporaire de revenus pour les Occidentaux, mais il faut l’accompagner : elle doit être ponctionnée le moins possible sur le travail des salariés locaux et (comme c’est plus encore le cas aujourd’hui) sur les revenus des indépendants. Mais elle est inévitable : il a fallu des gros sacrifices aux Allemands pour qu’ils puissent intégrer les travailleurs de l’ex-RDA dans leur économie. Ils le paient encore. Personne n’est contre cette réunification, mais personne n’admet qu’elle a un prix réel pour le travailleur de l’Ouest. De même pour les pays de l’Est de l’Europe : on n’a jamais osé dire aux Européens de l’Ouest que les intégrer et leur permettre de se développer allait coûter cher à l’Occidental dans un premier temps, avant que les choses ne s’égalisent très, très progressivement. On parle de décennies, là. Alors, fallait-il les laisser dans la misère ou pas ? Il me semble que pour un homme de gauche, la réponse est strictement non. Faut-il que les plus riches paient plus ? La réponse est oui. Mais penser qu’on peut faire monter des millions de gens dans le bateau économique sans frais pour les travailleurs européens de l’Ouest est tout bonnement stupide. Pareil pour la Chine et les autres pays en développement.

Évidemment, pour que le marché reste équitable et que cette solidarité coûte le moins cher possible aux travailleurs de l’Ouest, ça implique des règles strictes d’importation dont personne ne parle sérieusement : elles doivent exclure les sweat shops et permettre une véritable ascension sociale partout dans le monde. Pour y arriver, il ne suffit pas de taxer les millionnaires ou de faire des grèves politiques. Il faut sensibiliser les clients, imposer des règles, organiser des contrôles, et que les entreprises tiennent compte du fait qu’une montée des revenus au niveau mondial avec de vraies avancées sociales pour tous est dans leur intérêt, tout comme la préservation du tissu économique occidental, parce que tout salarié licencié qui passe au chômage signifie aussi une baisse de revenus pour les entreprises et l’économie en général, et que l’Europe et les USA sont toujours les deux plus gros marchés intérieurs. L’entreprise qui ne voit que la baisse des coûts se fourvoie à terme.

Donc mon constat est que la gauche, la droite, l’entreprise et le salariat ont un chic fou pour se tirer des bazookas dans le pied. Et pendant qu’on hurle d’un côté, on ne travaille pas à une vision réellement productive et globale d’un autre côté, le tout, pour pouvoir sortir des slogans de lutte des classes, largement dépassée, ou d’encensement de l’entrepreneuriat, largement abusif. Or, aujourd’hui, on focalise sur des combats parfois très marginaux en termes humains. Exemple : le parc Maximilien fait l’objet de toutes les attentions, pour quelques centaines de drames humains. Pendant ce temps, nos gouvernements laissent l’Italie négocier avec des esclavagistes libyens, et des dizaines de milliers de candidats à l’immigration subissent là-bas un sort épouvantable. C’est comme si on ne traitait que les plus chanceux — ceux qui sont parvenus en Europe — pour oublier les pires cas — ceux qu’on cantonne sciemment là-bas, dans un système épouvantable que nos États financent ! Mais le contester revient à se faire traiter de facho. Et ça, c’est surtout parce que ces combats et microcombats sont tous politisés, donc orientés. Le Parc Maximilien est l’exemple type d’enjeu politique. Pendant ce temps, des dizaines de milliers de migrants sont coincés dans d’autres régions d’Europe et on les oublie précautionneusement.

Ah oui, il y a aussi que, sur base de constat qu’aucun régime communiste n’a jamais apporté ni le confort ni la liberté à son peuple, mais la misère, l’oppression, la mort et même le génocide, je suis aussi férocement anticommuniste que je suis antifasciste. Et pour certains à gauche, ça fait de moi un « antigauchiste » Sauf que, pour moi, le communisme n’est absolument pas « de gauche », tout comme le fascisme n’est absolument pas « de droite ». Ce sont des horreurs qu’on aurait de longue date dû effacer du monde politique, tout comme le nationalisme.

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