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Nanar et Tina


Image du Presse-papiersTina restera, pour l’histoire, le petit nom du cyclone idéologique ayant dévasté la planète plus d’un quart de siècle.
« There Is No Alternative » : l’ouragan doctrinal fut lancé par Margaret Thatcher, devant la Chambre des Commune, à l’aube des années 8O.
Elle put compter sur la complicité de ses collègues Reagan et Mitterrand pour faire souffler la tornade néolibérale dans les crânes du monde libre et démocratique.
C’est à Tonton, précisément, que revient l’honneur d’avoir porté le capitalisme de la séduction à son plus haut degré de perfection. La structure Mai 68-Mai 81 fut analysée dans maintes brochures d’un auteur inconnu. Celui-ci faisait, entre autres, observer les liens occultes unissant l’avant-garde radicale et les manoeuvres stratégiques les plus habiles du nouveau pouvoir. Il notait comment Mitterrand avait promotionné une marchandise qui deviendrait célèbre sous le label  « Bernard Tapie », dont la fonction consistait à valoriser l’image du capitalisme dans l’électorat traditionnel de la gauche. L’auteur inconnu – qui l’est resté – faisait en outre remarquer combien, selon cette stratégie, il convenait de mettre au devant de la scène tel personnage donnant l’illusion de combiner les trois fonctions relevées par Dumézil comme symboliquement constitutives des sociétés indo-européennes : fonction sacrée, fonction guerrière, fonction productrice.
Ainsi débutait le show d’un héros populaire accueilli dans le psychisme collectif sous le nom de « Nanar ». Chevalier d’industrie dans la sphère économique, guerrier de la juste cause n’hésitant pas à défier Le Pen avec des gants de boxe dans l’arène politique, et personnage tonitruant sur la scène médiatique, Nanar était le partenaire et faire-valoir idéal de Tina (There Is No Alternative) pour faire triompher à jamais la social-démocratie libérale et libertaire.
Mais il refusa de s’accoupler à elle dans les esprits sous ce sobriquet-là. Nanar et Tina, pour lui comme pour elle, n’était pas un titre susceptible de faire chanter leur gloire à sa juste hauteur dans la comédie musicale des siècles. Aussi Nanar brigua-t-il un Oscar en montant sur la scène d’un théâtre parisien. C’était il y a douze mois, jour pour jour.

UN OSCAR POUR NANAR

Ces 23, 24, 25 et 26 décembre se donnaient quatre pièces de théâtre aux télévisions de service public. « Un fil à la patte » de Feydeau (Fr3), « Le mariage de Figaro » de Beaumarchais (Arte), « Oscar » adapté et joué par Bernard Tapie (A2) et  » Le mariage forcé  » de Molière (TV5 Monde). En quatre soirs, s’illustrait la désagrégation mentale de la bourgeoisie depuis trois siècles. Même si l’auteur du Bourgeois gentilhomme raillait déjà cette caste au pouvoir naissant dont la cupide bêtise ne tarderait pas à s’emparer du monde, Figaro fait preuve de génie pour en découdre avec l’aristocratie finissante. Ridiculisant noblesse et fortune, hostile à la domination, n’ayant pour parti que celui de l’esprit qui lui permet de bluffer les puissants de son temps, le héros de Beaumarchais est une insulte aux coquins et fripons qui usurpent sa réputation au fronton d’une gazette portant frauduleusement son nom. Un siècle plus tard, la bourgeoisie triomphante manifeste encore quelque présence d’esprit dans le théâtre illustré par Feydeau, mais plus avec assez d’éclat pour créer un type de personnage apte à demeurer dans les mémoires. Or, ne voit-on pas qu’en nos temps de décomposition intellectuelle généralisée, la race boutiquière prétend surenchérir dans l’imposture à ses escoqueries coutumières, en exhibant un Bernard Tapie dans ses vitrines culturelles ? Celui que j’avais apostrophé publiquement voici vingt ans, lors d’une émission télévisée, lui demandant la raison d’être de passages entiers tirés de La Société du spectacledans son livre intitulé Gagner, et qui ne sut pas me répondre pour la raison qu’il aurait dû consulter son nègre, le prositu sarkoziste André Bercoff, oui, ce bonimenteur forain qui prétend vous vendre de la culture comme de la chaussure, faisait l’affiche au réveillon de Noël sur la principale chaîne de télévision publique, et ne craignait pas de s’exhiber en parvenu au journal télévisé. Suprême simulacre : cet agent de marketing polyvalent chargé, sur les planches de théâtre ou plateaux de télé comme dans les officines publicitaires, non moins qu’à l’abri des regards, derrière les portes closes où se magouillent les contrats juteux, d’offrir l’illusion d’un homme total, a la rouerie d’agrémenter son personnage d’une touche plébéienne destinée à masquer l’être de classe. Bien sûr, sous l’apparence d’un dépassement des aliénations morcelant l’être en système capitaliste, c’est à sa désintégration que l’on assiste : l’acteur cabotin ridiculise l’art du théâtre, discrédite le service public, et va même jusqu’à ruiner ce qu’il pouvait rester d’honneur à la mafia.

L’auteur inconnu fut alors le seul à signaler l’importance qu’eût revêtue pour les foules un Nanar, devenu Oscar, à jamais accouplé à Tina.
Il ne se trouva aucun organe de presse pour relayer ce qui, demain, fera partie d’une anthologie des aperçus de notre époque.

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