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Paris d’hier et d’aujourd’hui à travers des livres


Ernest-Hemingway-Paris-est-une-fete-240x353On le sait, Paris est une fête fut un inattendu best-seller post-attentats. Dans ce livre publié de manière posthume en 1964 et réédité chez Gallimard en 2011 dans une nouvelle traduction, Hemingway se souvient de l’année passée dans la Ville Lumière de 1922 à 1923 avec sa femme dans un deux-pièces sans eau chaude. Il s’y lie avec Gertrude Stein, à qui il fait lire ses premières nouvelles, il emprunte des livres à la bibliothèque-librairie Shakespeare and Company tenue par l’Américaine Sylvia Beach ou rencontre Scott Fitzgerald et Zelda qui s’enivre, jalouse du travail de son écrivain de mari. Il fait revivre le Paris de ces années d’après-guerre avec ses bouquinistes en bord de Seine, ses cafés où il aime boire du vin, ses hippodromes qu’il fréquente lorsqu’il a de quoi jouer… Et il parle de ses débuts en écriture, lui qui, à près de 25 ans, est correspondant pour un journal de Toronto qui l’envoie en reportage dans différentes régions du monde.

9782258118218FSMais bien d’autres livres consacrés à la capitale française ont vu le jour ces derniers mois. Commençons par trois beaux-livres. Avec Les Montmartrois et Les Gastronomes parisiens (Omnibus), Philippe Mellot poursuit son investigation du Paris d’autrefois après ses livres sur les Halles, le Quartier latin ou les faubourgs. Dans le premier, présenté comme un «album de famille», il redonne vie à tous ceux qui ont fait la gloire de Montmartre après 1871, les gargotiers, chansonniers et artistes, Maxime Lisbonne, Aristide Bruant, Picasso ou Mac Orlan, plus tous les enfants de la Butte et autre Peuple du Maquis. Il s’agit avant tout d’un splendide recueil de photos, dessins et affiches d’époque. Le second beau-livre, construit géographiquement – Palais-Royal, Grands Boulevards, Quartier Latin, etc. -, présente des dizaines de restaurants, tavernes et guinguettes ayant réjoui les papilles des Parisiens et touristes entre 1765 et 1914. Tels le Café Voltaire où se réunissent poètes, écrivains et peintres, le Véfour fréquenté par Lamartine, Sainte-Beuve ou Hugo, Le Café anglais où Balzac, Flaubert Zola et Proust représenteront leurs personnages, chez Maxim’s, la Brasserie Lipp, la Tour d’Argent… Et d’autres lieux encore aux noms folkloriques: A l’Azar de la fourchette, A l’escargot Montorgueil, Le Père Coupe-toujours, le Café des Pieds humides, etc.

9782035923530FSTout bon Parisien, semble-t-il, regrette le Paris d’hier, pour le mythifier. Pas celui d’avant Hausmann mais celui de la Belle Epoque et des Année folles, avec ses quartiers anciens et typiques (mais aussi insalubres), sa convivialité et ses rues pas trop encombrées. Dans Paris d’un siècle à l’autre (Larousse), introduit par un chapitre historique et classé par arrondissements, l’historien d’art Gérard Denizeau confronte, sur des doubles pages, les deux Paris. Parfois les modifications sont importantes: les Halles de Baltard (démolies en 1971-72) faisant face au projet d’aménagement avec sa gigantesque feuille de verre, la Mosquée de Paris succédant à un hospice, la gare d’Orsay transformée en musée, le café du Rat mort devenu une banque, etc. Mais, le plus souvent, ce n’est pas le cas, en un siècle, la ville a peu changé comme le montrent le Louvre, l’avenue de l’Opéra, le Carreau du Temple ou la rue de Rennes (hormis la Tour Montparnasse).

9782851972651FSLes éditions de L’Herne (connues pour ses fameux Cahiers) ont eu la bonne idée de rééditer quatre livres sur Paris dus à des signatures prestigieuses. Paris, je t’aime!, clame la Bourguignonne Colette qui, en 1926, emménage au Palais Royal (alors fréquenté par les prostituées) dans un entresol exigu et bruyant qui devient un «village dans le village» avec ses codes, ses règles et ses interdits, comme l’écrit Frédéric Maget dans sa préface. Dans ce recueil, l’auteure de Chéri revient sur son enfance, sa découverte de Paris, la vie de son quartier, etc. Sous le titre Paris, sont réunis treize textes de J.-K. Huysmans, représentant du mouvement décadent avec A rebours. Il parle du «charme» du Jardin du Luxembourg, des gouvernantes anglaises qui se retrouvent tous les matins au Parc Monceau, d’un bal à Grenelle où les militaires et les dames ne payent pas, des buveurs attablés sur le trottoir du boulevard du Montparnasse ou d’une «vieille hommasse», vendeuse de petit noir à des marins. Sont également réédités Paris, capitale du XXe siècle de Walter Benjamin qui parle notamment de la construction des passages, singularité parisienne dans laquelle «Fourrier a reconnu le canon architectonique du phalanstère», ainsi que Mes apprentissages à Paris où Casanova rend compte d’un temps prérévolutionnaire.

9782849903926FSLes deux affiches d’Aristide Bruant, cape et chapeau noir avec écharpe rouge, peint tantôt de dos, tantôt de face par Toulouse-Lautrec, sont très connues. Précurseur de la chanson réaliste française, le chansonnier fut notamment l’auteur de La Ballade du Char Noir en 1881. Cette vedette de la Belle Epoque devenu châtelain se présenta sans succès aux élections législatives à Belleville en 1898. Il composa aussi un dictionnaire français-argot. On sait moins qu’il écrivit de nombreux romans tel Les bas-fonds de Paris publié en fascicules entre 1892 et 1902 chez l’éditeur d’Hugo, Sue et Michelet et aujourd’hui réédité en deux tomes par Les Equateurs. Dans ce haletant roman-feuilleton de quelque 1400 pages, Bruant donne à voir l’envers du décor, un monde peuplé de rejetés, d’exclus, du rebut de la société parisienne, dans un langage empruntant largement au registre populaire. Bizarrement, d’ailleurs, les mots d’argot, pour la plupart tout à fait compréhensibles, sont «traduits» en français entre parenthèses. L’histoire, pleine de rebondissements, de chausse-trappes, de maîtres-chanteurs et de retournements de situations s’ouvre par une descente de la brigade des mœurs dans un cabaret de Montmartre à laquelle échappe une jeune femme enceinte d’un certain Roger, pseudo «comte» qui survient justement avec à son bras «la Reine de Paris», 9782849904206FSstar des Folies-Bergères en délicatesse avec son banquier responsable de la ruine de son mari architecte (parti tenter sa chance en Amérique) et qui menace de saisir sa luxueuse résidence. Mais elle est sauvée par ce comte Roger qui a fait un mariage arrangé (et platonique) avec la «demoiselle aux millions», la propre fille du banquier enceinte d’un autre homme (en fait l’architecte). Les deux femmes accouchent la même nuit d’une fillette, l’épouse chez elle, la maitresse, un étage plus bas, dans la loge du portier. Ce qui pousse le père légal de l’une et biologique de l’autre à échanger les nouveau-nés. Il confie sa non-fille, avec un forte somme, à un gredin qui lui-même s’en débarrasse chez un couple de poivrots. Et ainsi de suite. Les courts chapitres s’arriment les uns aux autres dans un rythme dépourvu du moindre temps mort, l’auteur intervenant de loin en loin pour resituer l’action ou la commenter.

9782259217491FSAvec son Dictionnaire amoureux de Paris (Plon), Nicolas d’Estienne d’Orves réalise l’exploit de complètement passer à côté d’un sujet un or, signant l’un des plus faibles titres de cette excellente collection. «Amoureux» induit « subjectif », c’est entendu. Mais, chez cet auteur, le subjectivisme déborde de partout (il n’arrête pas de parler de lui, de se mettre en avant) et s’apparente à une forme de snobisme, à la fois par ses parti-pris et ses lacunes. Que l’auteur préfère la «face B» de Paris, «entrer en dissidence», comme il l’écrit non sans prétention, ne daignant s’intéresser, parmi les monuments «incontournables», qu’à la Tour Eiffel et au Louvre (pour regretter le temps où n’y pénétrait que les happy few!), pourquoi pas. Mais alors, il doit les remplacer par ce qui rend Paris mythique, ce qu’il s’abstient de faire: la Commune (vaguement abordée sous son côté saccageur), la Libération de Paris, Mais 68 et plus globalement les manifs, la Comédie française, les cabarets Rive Gauche (seul La Rose Rouge est cité), Saint-Germain-des-Prés et tout ce qui y est associé. Ou encore la ville comme décor de cinéma, de Godard et Rivette à Woody Allen en passant par Melville et tous ces films noirs et polars des années 30 à aujourd’hui (seul Truffaut est repris et Les Enfants du Paradis tout juste cité), ou de romans (Modiano, Calet, Fargue, Claude Izner), voire de bandes dessinées (Tardi adaptant Mallet ou Vautrin). Et puis, tourner en dérision la «mode éthique» (vaut-il mieux acheter des vêtements fabriqués dans les conditions que l’on sait en Chine ou au Bengladesh?) et la Fête de la Musique («hideux virus»), ça rime à quoi, sinon à se faire mousser à bon prix? Il y a bien quelques entrées heureuses: les ponts, le roman-feuilleton, les noms des rues, les projets avortés, les lieux de spectacle, etc. Mais c’est un peu court et frustrant.

9782737363917FSConçu dans un esprit proche, Fier d’être Parisien (Editions Ouest-France), de Jacques Pessis, est, lui, davantage fidèle à ce que l’on attend d’un tel livre. S’il déplore à juste titre le manque de « poésie » et de « romantisme » des entrées dans la ville, s’il constate que la modernité a fait son œuvre, l’auteur, né à Paris, aime sa ville, son histoire et tout ce dont elle est porteuse. Au cours de cette promenade buissonnière, on peut assister à la première projection cinématographique au Grand Café en 1895, quelques années après la construction du Moulin-Rouge où sera tourné French Cancan de Renoir et où se produira Colette, future présidente de l’Académie Goncourt. On peut acheter le premier billet de la Loterie Nationale le 7 novembre 1933, croiser au Tabou Gréco, «la muse de Saint-Germain-des-Prés» entourée de Sartre ou de Vian et aller écouter Brassens ou Brel chez Patachou, On peut aussi, le 14 octobre 1963, accompagner Edith Piaf dans sa dernière demeure du Père Lachaise et, un peu plus de quatre ans plus tard, manifester en compagnie de Truffaut et de quelques têtes d’affiche du cinéma mondial contre le renvoi par Malraux d’Henri Langlois, fondateur de la Cinémathèque. On passe du mythique Olympia déménagé dans la même rue à la Place Gaillon où le restaurant Chez Drouant accueille les jurés Goncourt. On voit encore une jolie fille en bikini annoncer sur des affiches publicitaires enlever «le haut» puis «le bas», Coluche candidat à la Présidentielle, Romy Schneider pleurant en recevant le César de la Meilleure actrice pour Une Histoire simple, Pierre Lazareff en tout puissant patron de France-Soir, Gainsbourg, Prévert, Marlène Dietrich, Audiard, Zitrone et tant d’autres qui ont construit Paris.

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