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Prix littéraires (1) : Femina vs Académie française


malte_garconLes deux premiers « grands » prix littéraires automnaux décernés la semaine dernière sont intéressants en ce qu’ils ont couronné deux romans français représentant deux visions littéraires différentes : la primauté donnée soit au romanesque, soit à l’écriture – pour faire très vite. En effet, tandis que Le dernier des nôtres (Grasset), d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre, récompensé par les académiciens français, repose essentiellement (sinon exclusivement) sur son histoire, Le Garçon (Zulma), de Marcus Malte, inattendu lauréat d’un jury féminin présidé par Mona Ozouf, existe d’abord par le style qui le porte. Non que le premier ne soit pas « écrit », mais son style est passe-partout, ni que le second n’ait pas d’histoire, il en propose au contraire plusieurs portées par des personnages forts et indissolublement liées à leur existence littéraire.

Raconter la trame du Dernier des nôtres, dont un jeune homme prénommé Werner est le centre – on suit en alternance son histoire d’amour à New-York dans les années 70 et sa naissance à Dresde à la fin de la Seconde Guerre mondiale -, c’est tout en dire, ou à peu près, tant ce livre se réduit à son intrigue. Mais comment parler du Garçon sans mentionner sa forme extrêmement pensée ? Quand le lecteur l’aperçoit pour la première fois, portant sa mère mourante sur son dos, le garçon a 14 ans. Il n’a pas de nom, ne parle pas et, de l’humanité, n’a jamais aperçu qu’une demi-douzaine de spécimen. Nous sommes en 1908 dans le sud de la France, au bord de l’étang de Berre, et, sur plus de cinq cents pages, nous allons le suivre dans son errance, jusqu’en 1938. Il va être homme à tout faire dans un hameau occupé par trois familles plus un père et son fils qui le recueillent, puis accompagner un lutteur de foire à travers la France (« l’Ogre des Carpates »), avant d’être renversé par une automobile. Emma, la fille pianiste de la famille qui le recueille, tombe follement amoureuse de celui qu’elle baptise Félix. Ce roman initiatique devient alors une merveilleuse histoire d’amour qui emmène le couple dans le Paris de la fin de la Belle Epoque. Mais survient la guerre. Envoyé au front, le garçon y reçoit de magnifiques lettres d’amour. Je m’en voudrais de raconter la suite. Sachez seulement que le roman passe par le bagne de Cayenne dont la réalité (probablement documentée grâce aux écrits d’Albert Londres) est remarquablement mise en scène – tout comme la situation des soldats dans les tranchées et lors des attaques.

Mais, comme je l’ai dit, raconter le roman de Marcus Malte (écrivain de premier plan hélas trop peu connu) ne revient à rendre compte que partiellement de sa richesse. Son « héros », définitivement muet, n’existe que dans le regard et par les paroles de ceux qu’il croise, et qui acceptent son mutisme comme un fait établi. La force littéraire du livre, par ailleurs riche de nombreuses descriptions qui, loin de le ralentir, en augmente la beauté tragique, la force intérieure, est donc de le faire exister presqu’en creux. Même s’il est, bien sûr, omniprésent. L’auteur de Garden of Love, qui veille à replacer chaque année dans son contexte international, signe un livre pensé, sans être jamais laborieux. Rien n’est laissé au hasard, chaque mot, chaque phrase est à sa place, nécessaire. Et l’écrivain se permet aussi quelques moments de bravoure littéraire lorsque, sur plusieurs pages, il expose les liens reliant les familles royales européennes à l’aube de la Première Guerre mondiale ou égrène les noms des soldats du régiment du garçon morts au champ d’honneur. Espérons que ce prix, qui couronne un livre qui figurera parmi les plus importants de cette année, donnera envie à ses lecteurs de découvrir plus en profondeur son auteur.

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