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Quand le roman s’empare de l’Histoire (1) : d’une guerre l’autre


La guerre constitue un terreau romanesque inépuisable, comme vient le rappeler l’actualité littéraire. Plusieurs livres abordant la Deuxième Guerre mondiale ou celle d’Algérie ont en effet paru depuis fin août, et trois d’entre eux ont été couronnés par des prix importants. En sacrant L’ordre du jour d’Éric Vuillard, les jurés Goncourt braquent leur loupe grossissante sur les années qui vont de la convocation, le 20 février 1933, par le tout nouveau chancelier allemand Adolf Hitler et le président du Reichstag Hermann Goering, des vingt-quatre plus gros industriels allemands (Opel, Siemens, Krupp, IG Farben, etc.) qui tous prospéreront sur les prisonniers des camps de la mort, à l’Anschluss, le 12 mars 1938, dont la préparation est racontée avec minutie. Ce faisant, ils célèbrent, comme en 2015 avec Mathias Enard, l’un des grands écrivains français actuels. À l’instar de ses prédécesseurs (La bataille d’Occident, Congo, Tristesse de la terre, 14 juillet), ce bref roman, au cours duquel l’auteur n’hésite pas à dire « je », est en effet porté par une écriture qui trouve sa force tant dans le choix des mots que dans son rythme subtilement cadencé. (Actes Sud)

On est dans un registre littéraire plus convenu avec La disparition de Josef Mengele d’Olivier Guez, lauréat du Renaudot. Ce roman raconte comment le médecin tortionnaire d’Auschwitz, où il se livrait à des expérimentations sur des cobayes humains (notamment des jumeaux), a pu poursuivre sa vie en Amérique du Sud. À Buenos-Aires, il fraye avec d’autres anciens nazis, notamment autour d’une revue, et il va réussir à échapper, parfois de justesse, aux différentes tentatives d’arrestation, principalement celle du Mossad. Plus tard, son fils viendra lui demander des comptes et, après s’être caché derrière plusieurs identités, il meurt au Brésil en 1979. Si j’ai quelques réticences face à ce type de romans qui prêtent vie à des personnages réels, les faisant ressentir et dialoguer comme s’il s’agissait de créations de l’auteur, je ne peux que me réjouir du probable succès de celui-ci, faisant connaître à des nombreux lecteurs l’un des grands criminels du XXe siècle. (Grasset)

Basé sur une histoire vraie, celle du père de l’auteur, La passeuse de Michaël Prazan est un document exceptionnel. Enfants, Bernard Prazan et sa sœur sont confiés par leur tante à une certaine Thérèse Léopold qui doit les faire passer en zone libre. Mais, à son regard, le garçon est persuadé qu’elle va les livrer aux Allemands. Était-ce son intention ? Quoiqu’il en soit, elle les sauve. Dénoncée, elle sera déportée. Puis reviendra. Quelque six décennies plus tard, celui qui est devenu journaliste, écrivain et réalisateur (notamment de… La passeuse des Aubrais) a voulu en savoir plus. On suit le parcours de sa famille, depuis son grand-père, Abram, arrivé d’Europe centrale à Paris en 1928, raflé en 1941 en se rendant de son plein gré au gymnase Japy, et envoyé au camp de Pithiviers. Bénéficiant d’une permission, il s’en va voir les siens, avant de rentrer tranquillement au bercail. D’où il sera déporté, sans retour. Arrêtée en 1942, sa femme est, quant à elle, internée à Drancy. Elle mourra également à Auschwitz-Birkenau où elle sera gazée dès son arrivée. L’auteur raconte le parcours de son père: ses refuges successifs, son année passée à New York chez une cousine à la Libération, son retour chez sa tante Gisèle… En 2011, grâce à un ami, il découvre, dans un ouvrage consacré aux Juifs de Normandie, que la passeuse était une résistante. Et il l’a retrouve, âgée de 94 ans, habitant Houlgate. Presqu’à la manière d’un roman, cette dame, qui mourra quelques mois plus tard, va raconter sa rocambolesque traversée de la ligne de démarcation (ils sont arrêtés par des Allemands),puis sa déportation vers Birkenau en janvier 1943. Et lui tentera d’éclaircir le mystère de ce fameux regard sur le quai de la gare qui a persuadé son père, jusqu’à sa mort, que la jeune femme appartenait à la Gestapo. (Grasset)

C’est la vie de sa grand-tante, Yvonne Bellot (1879-1944), connue sous le pseudonyme de Yo Laur, morte en déportation, que raconte Marie Charrel dans Je suis ici pour vaincre la nuit. Pour recréer ce parcours, la journaliste a, elle aussi, mené une enquête, se mettant en scène et comblant, de son imagination, les trous laissés par le peu de documents retrouvés. Le point de départ est un tableau qui la « convoque » lorsqu’elle a huit-neuf ans, un tableau « de rien du tout qui représente une femme » dans les yeux de qui elle aperçoit « la possibilité d’une évasion ». De cette artiste dont on ne parle pas chez elle qui est la fille d’un peintre reconnu à son époque, elle va suivre les pas, de Paris à Alger, où elle peint des femmes et se marie avec André Bellot, jusqu’à Ravensbrück où elle meurt en novembre 1944. À travers le portrait de cette aïeule habitée par une grande soif de liberté et d’émancipation, qui a dû batailler ferme pour imposer sa voie, c’est celui de la femme à la fin du XIXe et durant la première partie du XXe siècle qui nous est donné à lire, et singulièrement la difficulté d’être une peintre. (Fleuve)

S’inspirant de l’enfance de sa mère, Philippe Pollet-Villard donne à L’enfant-mouche un souffle romanesque particulièrement bien maîtrisé. En 1944, une infirmière, venue de Casablanca à Paris pour enterrer sa sœur, prend en charge une orpheline. Le duo s’installe dans un village près de Reims où Anne-Angèle est chargée de s’occuper du dispensaire. Mais elle tombe gravement malade, et c’est l’adolescente  qui doit subvenir à leurs besoins. La voilà engagée comme cuisinière dans une caserne allemande. (Flammarion) Le Parrain et le Rabbin de Sam Bernett, qui s’ouvre par la fuite en 1943, dans les environs de Milan, d’un groupe d’enfants juifs accompagnés d’un rabbin, raconte comment le Jewish Rescue Committee, association créée aux États-Unis par le rabbin Chaskel Werzburger pour sauver les Juifs de l’Holocauste, va demander à un parrain de la mafia new-yorkaise de secourir ces orphelins perdus dans les montagnes italiennes. À une double condition : que rabbin lui donne sa bénédiction et que le jour où il mourra, ce soit dans son lit. (Le Cherche-Midi)

 

Echos de la guerre d’Algérie

 

Une autre guerre s’est retrouvée au centre de plusieurs romans parus cet été, et pour certains d’entre eux largement commentés, celle d’Algérie. Présent sur plusieurs listes de prix et finalement primée par le Goncourt des Lycéens et Le Monde, L’art de perdre d’Alice Zeniter est une vaste saga familiale qui éclaire d’une lumière crue le sort réservés aux harkis, ces supplétifs de l’armée française sacrifiés par de Gaulle qui les a soit abandonnés à leur sort en Algérie, où un grand nombre d’entre eux a été massacré, soit enfermés dans des camps en France. Comme le grand-père kabyle de Naïma, parqué avec sa femme et son fils dans celui de Rivesaltes, gardant définitivement le silence sur un passé trop douloureux. Au lendemain des attentats de 2015, la jeune femme, dont la mère est française, veut comprendre d’où elle vient. Elle va ainsi s’intéresser à son passé familial, tenter comprendre la culture de ses ancêtres dont elle ne parle pas la langue. Un roman dans la plus belle acception du terme. (Flammarion)

Un loup pour l’homme est de nouveau une histoire de famille, vraie celle-ci puisque ses personnages principaux ne sont autres que les parents de son auteure, Brigitte Giraud, née 1960 à Sidi-Bel-Abbès, en pleine Guerre d’Algérie, où Antoine, un jeune appelé qui refuse de toucher une arme, a été envoyé comme infirmier. Il a laissé à Lyon Lila, son épouse enceinte de quelques semaines. Puisque le médecin suisse lui a refusé l’avortement, la jeune femme ira accoucher aux côtés de son mari. Qui, dans l’hôpital militaire de la ville, est confronté à une autre guerre, celle des blessés pour leur retour à la vie. Et notamment Oscar, un garçon à la jambe amputée désespérément muet, dont on ne sait rien. C’est à travers lui qu’il perçoit les horreurs d’une guerre qui se dirige vers son terme. Délaissant sa femme et sa fille qui finissent par rentrer en France. Dans son douzième livre, changeant d’éditeur, Brigitte Giraud raconte une histoire qui, dit-elle, la hante depuis toujours. Avec un mélange de pudeur et d’audace, dans une langue sobre et précise, faite de phrases brèves et d’une grande justesse émotionnelle. (Flammarion)

Sa présence sur quatre listes de prix majeurs, même s’il est finalement revenu bredouille, a permis au troisième roman de la Franco-algérienne Kaouther Adimi de ne pas tomber dans l’oubli à peine paru. Son titre, Nos richesses, renvoie aux Vraies Richesses, le nom de la libraire de prêt qu’à 20 ans Edmond Charlot ouvre à Alger, au milieu des années 1930. Également éditeur, le jeune homme publie notamment le premier ouvrage d’Albert Camus, L’envers et l’endroit. C’est ce métier qui va davantage l’occuper, principalement à Paris où le conduit la mobilisation pendant la guerre. Il se lie avec de nombreux écrivains et ne cessera de vouloir créer des revues. Ses carnets imaginaires, basés sur des faits réels, alternent avec l’arrivée, de nos jours, d’un jeune homme chargé, par son nouveau propriétaire, de vider la librairie. Il en découvre les trésors sous le regard attentif d’Abdallah, l’ancien préposé au prêt de ce qui était devenu une annexe de la bibliothèque d’Alger. Mais le titre du roman, on peut également croire qu’ils se rapportent aux richesses des Algériens dont l’histoire tragique est évoquée par bribes, des massacres de Sétif en 1945 à ceux lors de la manifestation parisienne d’octobre 1961. (Seuil)

Le nouveau roman deJean-Pierre Le Dantec (74 ans), Le disparu, est, une fois encore, une enquête. Son narrateur rencontre par hasard un ancien camarade de lycée. Celui qui était alors son meilleur ami, bien qu’il fut son « ennemi en politique », propose de l’aider à retrouver la trace de leur professeur de français, un « progressiste qui lisait Esprit et Témoignage chrétien » mort « en opération ». Remontant dans sa mémoire, le narrateur raconte la vie d’un lycée français dans les années 50, et les échos qui y  pénètrent de ce que l’on appelle à l’époque « les événements ». Envoyé en Algérie, leur populaire et créatif enseignant leur envoie régulièrement des lettres, où il s’alarme par exemple de l’instauration d’un Comité de salut public dirigé par le général Massu, « coup d’État militaire » que les soldats sont obligés de soutenir. Il est révolté aussi de voir que les « autochtones » sont traités comme des « animaux » sans gêner les Européens de souche. Dans un courrier suivant, il se dit désespéré face à la « barbarie » à laquelle il participe malgré lui. C’est à travers ces lettres que l’auteur raconte ce que fut cette « guerre atroce » pour ceux qui l’ont vécue. Au-delà, ce roman est aussi le portrait d’un adolescent, avec ses joies, ses tristesses, ses amours et peines de cœur. Tandis qu’au présent, il est question de migrants et de Daech. (Gallimard)

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