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Quand le roman s’empare de l’Histoire (2) : du sang et des larmes


Quand on parle de béguinages, maisons où se regroupaient des femmes pieuses et laïques comme alternative au mariage ou au cloître, ou à la solitude pour les veuves, on pense surtout à ceux de Flandre, à Bruges, Gand ou Courtrai notamment. Or, à l’instigation de Saint-Louis, une telle communauté a existé à Paris entre 1260 et 1485, dirigée par une « maîtresse » entourée d’un conseil de femmes. C’est ce béguinage qui est au centre du roman d’Aline Kiner, La nuit des béguines.

 

Un jour, Ysabel, responsable de l’hôpital, trouve devant la porte une jeune fille désemparée et… rousse, couleur de cheveux réputée être l’œuvre du diable. Peu à peu, elle apprend que la fugitive a fui un mariage forcé avec un seigneur voisin, avant de découvrir qu’elle est enceinte. Si elle n’est pas prête à la « débarrasser » de cet intrus non désiré, car « l’enfant vit déjà, il a une âme » argumente-t-elle, elle s’oppose en revanche à sa cadette, Ade, réfugiée en ce lieu à la mort de son mari, qui veut renvoyer chez elle la malheureuse car « c’était son devoir de satisfaire [son mari] puisqu’il y a eu mariage ». Finalement, Maheut ira accoucher ailleurs. Au même moment, en ce mois de juin 1930, Marguerite Porete, béguine de Valencienne, condamnée par l’inquisiteur dominicain Guillaume de Paris suite à son livre Le miroir des simples âmes anéanties où elle parle de l’Amour divin, est brûlée sur un bûcher en place de Grève. Quant aux Templiers, arrêtés en 1307 par Philippe Le Bel, ils sont soumis à la question – du moins ceux qui ne sont pas brûlés vifs. Spécialiste du Moyen Age, l’auteure mêle habilement personnages de fiction et réels pour donner vie avec allant à cette époque troublée. (Liana Levi)

 

La Commune de Paris est un moment historique peu traité d’un point de vue romanesque. Comme une rivière bleue, de Michèle Audin, est à la fois un roman et un récit véridique. Passionnée par ces mois exaltants qui se refermeront dans le sang, celui des communards qui avaient imaginé un autre monde possible, la narratrice remonte, avec précision et rigueur, le fil des événements en s’appuyant principalement sur L’Histoire de la Commune de 1871 de l’un de ses maîtres d’oeuvre, Lissagaray. Depuis le refus des gardes nationaux, le 18 mars 1871, de rendre les fusils et les canons à la troupe envoyée par Monsieur Thiers, armes qui auraient à coup sûr servi ensuite à « mater » le Paris populaire.  Jusqu’à la semaine sanglante (22-28 mai), durant laquelle les cent trente mille soldats versaillais, aux ordres du gouvernement dirigé par le même Thiers, traversent Paris en massacrant à tour de bras. Ouvert devant le Mur des Fédérés, au Père Lachaise, là où, derrière la plaque « Aux morts de la Commune », la narratrice a glissé trois œillets, ce livre magnifique se termine par des nouvelles des différents acteurs du drame, certains morts, d’autre en exil (en Belgique ou en Angleterre, comme Jules Vallès), d’autres encore exilés en Nouvelle Calédonie (Louise Michel), etc. Indispensable pour mieux connaître ces quelque dix semaines qui restent une parenthèse unique dans l’histoire e France. (L’arbalète Gallimard)

 

Le plus séduisant, dans le recueil de nouvelles de Philippe Videlier, c’est son ton décalé. Comme son titre l’indique, Dernières nouvelles des Bolcheviks, ce sont les artisans de la Révolution russe les héros des récits (non romancés) reliés entre eux par cet événement qui changea la face du XXe siècle. Mais il le fait à la manière d’un conteur, avec humour et une apparente légèreté, même quand il parle de drames atroces. Le livre débute par les deux événements les plus connus de la Révolution de 1905 : en janvier, la répression contre des manifestants à Saint-Pétersbourg, causant plus de mille morts, et, en juin, la mutinerie du cuirassier Potemkine. On croise Maria Spiridonova, une socialiste révolutionnaire de gauche envoyée dans un camp en Sibérie qui finira exécutée en septembre 1941, le peintre Kazimir Malevitch, auteur du tableau La cavalerie rouge Les artiste s’étaient pris d’amour pour l’Armée rouge et tout spécialement pour sa cavalerie »), ou Saint-Exupéry qui, en 1935, effectue un vol à bord du Maxime-Gorki la veille du jour où ce fleuron de la flotte soviétique s’écrase suite à sa collision avec son avion escorteur. Il est aussi question du testament de Lénine qui met en garde contre Staline et le « pouvoir immense » qu’il a concentré entre ses mains comme secrétaire général. Ou encore du remplacement de Trotsky, commissaire du peuple à la Guerre et à la Marine, par Mikhaïl Frounze, qui sera lui-même assassiné par Staline quelques mois plus tard. Plusieurs écrivains traversent aussi ces nouvelles : Isaac Babel, Maïakovski, Zamiatine ou Maxime Gorki. (Gallimard)

 

« Les faits sont comme des piquets d’un slalom. La fiction, c’est le parcours entre eux, en les respectant tout en rêvant l’histoire. L’historien tisse des séries causales pour rendre compte de ce qui se passe. Or nous ne sommes pas seulement mus par des causes, mais aussi par des buts. Les buts c’est ce que l’on se fixe par l’imaginaire avec la volonté de les atteindre. L’artiste vient affirmer qu’il y a, dans l’être humain, des dimensions non réductibles à la causalité : la liberté, la transcendance, la capacité créatrice de l’imaginaire. Il y a ainsi, dans l’essence de la fiction, quelque chose qui s’oppose à l’histoire. » C’est pourquoi Michel Le Bris, fondateur du festival Étonnants voyageurs à Saint-Malo, refuse que ses romans soient taxés d’historiques. C’est exact, même s’ils s’ancrent bien dans des époques précises qu’il recrée magnifiquement. Après Les flibustiers de la Sonore ou La beauté du monde, cet auteur prolifique (notamment d’un Dictionnaire amoureux des explorateurs) signe, avec Kong, un livre de près de mille pages d’une formidable puissance romanesque, où il tisse un lien subtil entre la Première Guerre mondiale et le film King Kong. Traumatisés par ce qu’ils ont vécu, Ernest Schoedsack, caméraman affecté au service photographique, et Merian Cooper, aviateur passé par les camps de prisonniers allemands, ne vont cesser de tourner des documentaires en différents points du globe. Jusqu’à réaliser, en 1933, ce qui sera le plus gros succès de son époque. Cette histoire, c’est aussi celle, admirablement documentée, des studios hollywoodiens et du basculement, parfois douloureux, du muet vers le parlant. (Grasset)

 

On ne compte plus les romans sur les années 1930-40 en France, la décennie qui annonce la guerre et l’Occupation. Mais La Résistance, deuxième tome des Conquérantes, la série d’Alain Leblanc publiée chez French Pulp, un éditeur qui entende réhabiliter la littérature populaire dans ce qu’elle a de plus noble, a ceci de singulier que son héros est une héroïne. Noémie, tombée enceinte de Guillaume, épouse pourtant Norbert, que sa famille rejette car il ne voit pas d’un mauvais œil l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Le bonhomme s’avère d’ailleurs être fasciste et antisémite, soutenant Vichy et ses mesures anti-juives. Mais, voilà, et ce n’est pas là l’une des moindres qualités de cette histoire, l’être humain n’est pas fait d’un bloc et peut révéler des aspects inattendus. Ainsi résumée, cette trame à l’air de ressembler à celle d’un roman de gare. Sauf qu’elle est portée par une vraie écriture qui emporte le lecteur, que ses protagonistes sont multiples et riches et, surtout, que c’est d’abord l’époque elle-même qui intéresse l’auteur. Les moments-clés de ces deux décennies apparaissent tantôt en filigrane, tantôt en avant-plan, et font avancer le récit et progresser les personnages. Et, surtout, ces événements, comme l’exode, la rafle du Vel d’Hiv ou la Libération, pour n’en citer que trois, sont prioritairement observés dans leurs dimensions historiques et humaines. (French Pulp)

 

Le jour d’avant, de Sorj Chalandon (Mon traître, Le quatrième mur, Profession du père), tourne autour d’un fait divers, devenu un événement historique, la catastrophe minière du 27 décembre 1974 dans une fosse à Lens-Liévin, où quarante-deux mineurs ont trouvé la mort. Un accident qui aurait pu être évité si, par mesure d’économies, les vérifications d’usage avaient été effectuées. Quarante ans plus tard, Michel, comme le lui a demandé son père qui s’est suicidé, veut venger de la mine son frère, la quarante-troisième victime de la tragédie. Il retrouve un ancien porion, un vieil homme désormais en fauteuil roulant, qu’il blesse grièvement. Il se laisse arrêter, convaincu que son procès sera celui de la mine « tueuse d’hommes ». Sorj Chalandon, qui, à l’époque, travaillait depuis un an au quotidien Libération, se souvient de cette affaire comme « sa première colère d’homme ». « Selon une mystique imposée par les charbonnages et le patronat du XIXe, le mineur ne meurt pas, il se sacrifie pour sa patrie, commente-t-il. C’est un soldat, il forme une armée noire. Nous faire croire que sa mort fait en quelque sorte partie du contrat de départ m’a rendu fou. Tous les reportages de guerre que j’ai faits ensuite, en Irlande ou au Liban, n’ont pas effacé cette colère, ils se sont ajoutés à elle. » Comme toujours avec cet écrivain, on sort de la lecture de ce livre le cœur chamboulé et la tête pleine de questions, sur le rapport souvent poreux entre le mensonge et la réalité ou sur la possibilité pour un homme de se (re)construire en un terrain mouvant. (Grasset)

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