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Quelques BD pour finir l’année


Avant d’ouvrir Ces jours qui disparaissent (Glénat), je n’avais rien lu à son propos et je ne connaissais pas son auteur, Timothée Le Boucher (dont c’est le troisième album après Skins Party et Les vestiaires). C’est dire si ma surprise a été totale. Il y a longtemps que je n’avais pas lu une bande dessinée au scénario aussi original, traité avec intelligence. Suite à une chute lors d’une prestation, Lubin, un équilibriste, ne se réveille… qu’un jour sur deux. Dans l’intermède, c’est un autre lui-même qui vit à sa place. Résultat : quand il s’endort avec sa copine, c’est son double qui se retrouve dans les bras d’une fille qu’il ne connaît pas. Les deux jeunes hommes communiquent entre eux, et apprennent ainsi à se découvrir, en se laissant des messages sur ordinateur. N’en disons pas plus : la suite est formidable. Le dessinateur maîtrise parfaitement son scénario et jamais, sur les 190 pages que compte l’album (format réduit), l’attention ne retombe, le lecteur se demandant comment cela va-t-il finir. Et il n’est pas déçu !

L’Histoire en bandes dessinées, c’est une excellente manière de l’apprendre, si c’est bien fait. En voici deux parfaits exemples publiés chez un éditeur d’abord littéraire, Les Arènes, l’un consacrée à Fouché, l’autre au massacre de la Saint-Barthélemy. Joseph Fouché est l’un des personnages les moins aimés de l’Histoire de France. Élu député à la Convention, l’ancien principal d’un collège dirigé par les oratoriens vote la mort du roi, contre l’avis de ses amis girondins. Envoyé à Nantes en 1793, il se montre sans pitié car « la justice ne connaît pas la pitié », confisquant sans sourciller les biens privés au nom de « l’égalité ou la mort », détruisant des statues dans des églises en lançant « Dieu n’est rien ». À Lyon, il fait fusiller à tour de bras (entre 1600 et 2000 civils seront exécutés sous ses ordres entre novembre 1993 et avril 1994). Revenu à Paris, il craint pour sa tête, Robespierre se retournant contre les extrémistes. Le deuxième tome s’ouvre sur le Directoire. Ami de Barras, Fouché devient ministre de la police. C’est grâce à lui, qui craint le retour de la monarchie, que Napoléon réussit son coup d’État du 18 Brumaire de l’an VIII où il s’autoproclame consul. Les liens entre le chef de la police, qui possède des fiches sur tout le monde, et le futur empereur sont passionnants, avec dans l’ombre Lucien Bonaparte. Cette page d’Histoire est intelligemment recréée par Nicolas Juncker (scénario) et Patrick Mallet (dessin), dans une mise en page aussi variée que dynamique. Le dessinateur alterne petites et grandes cases, n’hésitant pas à éclater ses pages.

Tout aussi réussi est Saint-Barthélemy, triptyque signé Stalner et Boisserie dont vient de paraître le dernier tome. Cette page très noire de l’Histoire de France est racontée à travers celle d’une famille, les Sauveterre, partagée entre « papistes » et réformés. Elie, le fils aîné, a rejoint l’armée protestante de Condé, tandis que ses deux cadets, Clément et Loise, avec lesquels il a passé une enfance heureuse, ont été enlevés par un chevalier catholique, devenu abée, qui est en réalité leur vrai père. Leurs « retrouvailles » se déroulent dans une ville, Paris, jonchée des cadavres d’ »hérétiques ». Les tenants et aboutissants de cette tragédie – l’assassinat de Coligny par le clan des Guise, la domination de Catherine de Médicis sur son fils, le roi Charles IX, qui ne peut éviter les massacres, la délicate position du protestant Henri de Navarre, futur Henri IV, marié à Marguerite de Valois, etc. – sont impeccablement racontés (moyennant quelques répétitions finalement utiles pour bien tout comprendre), et Éric Stalner rappelle qu’il est, aujourd’hui, l’un des plus grands dessinateurs réalistes : les visages et mouvements des personnages sont toujours justes et ses décors et paysages, de toute beauté.

Publié toujours aux Arènes, Voltaire amoureux, dont vient de paraître le premier tome, est un bien curieux album. Que ceux qui voudraient en savoir plus sur l’auteur du Traité sur la tolérance passent leur chemin, ce n’est pas du tout du philosophe de Ferney dont il est question ici. Clément Oubrerie (notamment dessinateur d’Aya de Yopougon, de Pablo ou du très réussi Zazie dans le métro) s’attache en effet au jeune Voltaire qui, en 1717, à 23 ans, défend la liberté de pensée et publie un pamphlet contre le régent Philippe d’Orléans. Ce qui lui vaut, dénoncé par un indicateur de police qu’il prend pour son ami, de passer un an à la Bastille. Assumant son insolence, notamment dans le « beau monde » où il est reçu, profondément antireligieux, sans n’avoir jamais sa langue en poche, il déclenche des esclandres partout où il passe. Il écrit aussi des tragédies, Œdipe, jouée à guichets fermés, suivi d’Artémire, qui est un four, tout en composant un poème épique qu’il fait éditer à La Haye, convaincu qu’il lui ouvrira toutes les portes de l’Europe. Et puis, comme le nom de la série l’indique, il aime les fréquentations féminines. Voici un album très subtil et plein d’entrain dont le narrateur est Voltaire lui-même, servi par un dessin décalé et expressif.

Impossible de terminer ce très partiel tour d’horizon sans parler de quelques intégrales publiées chez Dupuis, inégalé sur ce terrain. Paru en début d’année, le premier tome de celle consacrée à Tif et Tondu est une merveille. Il reprend les quatre premiers albums dessinés Will entre 1950 et 1953, Tif et Tondu en Amérique centrale, La villa « Sans-Souci », Le trésor d’Alaric et Oscar et ses mystères, mais aussi trois longs récits parus dans le Journal de Spirou en 1949 et 1950 et inédits en album, Le mystère de Beersel, La Cité des rubis et La Revanche d’Arsène Rupin. Dineur, le créateur de la série en 1938 dans le premier numéro de l’hebdomadaire de Marcinelle, signe ici ses derniers scénarios, passant le flambeau à celui qui, secondé par Rosy, propulsera cet étrange duo au panthéon de la BD franco-belge. Leur naissance est racontée par Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault dans un dossier d’une cinquantaine de pages illustré de documents d’époque. Espérons que seront réunis un jour les vingt-deux histoires réalisées par Dineur dans Spirou ou Héroïc-Albums.

Nostalgie encore avec une autre intégrale de choix, La Patrouille des Castors, dont paraît le 8ème et dernier volume. Introduit par Gilles Ratier, illustré par de nombreux croquis et dessins, il reprend les deux derniers albums de la série, Torrent sur Mesin (n°29, 1990) et La pierre de foudre (n°30, 1993). Poulain, Faucon, Chat, Tapir et Mouche, les héros imaginés par MiTacq, sont, comme à chaque fois, plongés dans des aventures tumultueuses et périlleuses, où triomphent leur courage, leur ingéniosité et leur esprit d’initiative. L’ouvrage possède des bonus de choix : onze planches jamais parues dans Spirou, les premières des Naufragés de la Marie-Jolie, histoire interrompue suite au décès du dessinateur, deux courts récits de La Patrouille des Zoms publiés dans Spirou en 1989 et 1994, et enfin Ce bon gros Tapir, un hommage où l’on retrouve les cinq jeunes héros à l’âge adulte.

Le deuxième tome de l’intégrale de Broussaille, enfin, introduit par Jean-Pierre Abels, regroupe les dernières histoires de ce personnage poétique et profondément écologique créé par Frank Pé et Bom.

 

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