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Raoul Ruiz, l’homme-cinéma


Raoul-RuizCOUVsite1Raoul Ruiz, le magicien, par Benoît Peeters et Guy Scarpetta, Les Impressions Nouvelles, 285 pages, 28 €

Ce qui frappe, dans la filmographie de Raoul Ruiz (1941-2001), c’est sa démesure. Si l’on en croit la liste (commentée) publiée en annexe du bel ouvrage illustré que lui consacrent Benoît Peeters et Guy Scarpetta, il est l’auteur de quelque cent douze films, mélange de documentaires et de fictions, de longs et de courts métrages, dont quelques-uns jamais diffusés ni même achevés. Mais cette démesure touche aussi, plus profondément, son œuvre même. Plus qu’aucun autre cinéaste (l’un des rares à s’en approcher pourrait être Manoël de Oliveira), il a inventé un style cinématographique irrémédiablement inclassable, désespérément insaisissable. Voir ses films est une expérience étrange, désorientante, perturbante, interloquante, et on peut multiplier les adjectifs tant ils échappent à toute analyse rationnelle. Ils se ressentent, se vivent, s’éprouvent, s’expérimentent plus qu’ils ne se comprennent ou ne s’expliquent.

3-films-de-raoul-Ruiz-Photo-Les-trois-couronnes-du-matelotPour tenter quand même de mieux cerner certains d’entre eux, d’en saisir les enjeux, et d’ainsi être moins dépaysé à leur vision, Guy Scarpetta est un guide d’exception. Pendant trois décennies, ce romancier et essayiste a en effet écrit sur cette œuvre singulière, notamment dans Positif. Il réunit dans ce livre des articles consacrés à neuf films, des Trois couronnes du matelot (1982) à La Nuit d’en face (2011), son ultime terminé, en passant par La Ville des pirates (1983), Trois vies et une seule mort (1996), Généalogie d’un crime (1997), Le Temps retrouvé (1998), Combat d’amour en songe (2000), Klimt (2005) et Les Mystères de Lisbonne (2010). Posant sur chacun d’eux des grilles d’analyse stylistiques, temporelles, narratives, fantastiques, psychologiques, voire psychanalytiques, qui en accusent la profonde originalité.

ruiz-raoulCes analyses sont précédées, sur une centaine de pages, par les conversations qui ont réuni, pendant les années 1980, le réalisateur franco-chilien et Benoît Peeters. Outre de permettre de savoir d’où vient Ruiz, et de comprendre comment il s’est formé, elles confirment que cet artiste ne pouvait jamais s’arrêter de tourner. Abreuvé de films dans son enfance – jusqu’à huit par semaine -, principalement américains mais aussi français considérés comme «érotiques», il tourne en 1961 La Maleta, un moyen-métrage jamais sorti. Après plusieurs films restés inachevés, il réalise en 1968 Trois tristes tigres qui remporte ex-aequo le grand Prix du Festival de Locarno. Sous le gouvernement d’Allende, qu’il soutient, il réalise une dizaine de courts et longs métrages, notamment une libre adaptation de La Colonie pénitentiaire de Kafka. A peine arrivé en France au lendemain du coup d’Etat de Pinochet, il signe Dialogues d’exilés, un documentaire qui, par la vision qu’il donne de ses concitoyens, déclenche une unanimité… contre lui. Au fil de ces échanges passionnants, il est encore question d’autres films – La Vocation suspendue (1977), L’Hypothèse du tableau volé (1978), Les Trois Couronnes du matelot (1982), La Ville des pirates (1983) -, toujours envisagés sous des angles multiples: intentions du réalisateur, étapes de l’écriture, conditions de tournage, analyse filmique, etc. Ces conversations trouvent un écho dans le long entretien que Peeters a eu avec Valera Sarmiento, qui fut la monteuse de nombreux films de l’auteur des Ames fortes qu’elle avait épousé en 1969.

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