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Responsable mais pas coupable !


Les commentaires en réaction à ma chronique précédente développent trois arguments qui doivent être discutés, voire contredits car ils véhiculent, pour certains, des contre-vérités dangereuses. Le premier repose sur la confusion entre « responsable » et « coupable » ; le second porte sur le fait que l’Europe ne devrait pas être la seule ni la première à agir pour sauver ces immigrés ; le troisième, le pire, renvoie la balle, la responsabilité et la culpabilité dans les camps des « Musulmans ».

La communication est une des principales clés de l’humanité, laquelle repose sur au moins un principe : celui du moindre effort. On peut donc supposer que si une langue crée deux mots, c’est a priori pour désigner deux idées ou deux réalités différentes – même si les différences sont ténues. On se souvient de l’argument de la Ministre des Affaires sociales et de la Solidarité nationale française, Georgina Dufoix, lors de l’affaire du sang contaminé en 1991, avancé sur le plateau de 7/7 : « Je me sens tout à fait responsable ; pour autant, je ne me sens pas coupable. » (la vidéo). Outre le fait que la Cour de Justice de la République a, depuis, tranché et qu’à la lumière de cette décision, Mme Dufoix n’est non seulement pas coupable, mais même pas responsable, cette déclaration, dont on s’est à tort beaucoup moqué, est courageuse, lucide et raisonnable. Car si la culpabilité entraîne automatiquement une responsabilité, la réciproque n’est pas vraie ; on ne doit pas être coupable pour être responsable. Nous sommes, par exemple, responsables de nos enfants sans pour autant être coupables de les avoir mis au monde…

Être coupable est, dans la sphère publique, un fait déterminé et qualifié par un tribunal. Seul un processus juridique peut reconnaître quelqu’un coupable ; avant ce jugement, la présomption d’innocence doit être appliquée scrupuleusement, même si ce principe est quotidiennement bafoué, y compris par les garants du bon fonctionnement des institutions démocratiques – comme ce jour où Sarkozy, sans susciter la moindre réaction des journalistes qui l’interviewaient sur l’affaire Clearstream, a déclaré que, « au bout d’une longue enquête, deux juges indépendants ont estimé que les coupables devaient être traduits devant le tribunal correctionnel… ».

Une fois un individu jugé coupable, il écope d’une peine qui a pour but de « faire payer une dette » : c’est ici que le coupable est confronté à ses responsabilités et doit les assumer. Mais la culpabilité est aussi liée – et on l’oublie trop souvent – à la possibilité du pardon, lequel mot désigne en l’occurrence à la fois le fait que le coupable a été reconnu comme tel, et qu’il a « payé sa dette ». Mais il faut aller plus loin dans l’analyse du pardon.

Le jour du grand pardon

Les trois religions du Livre accordent une importance majeure à ce pardon. Jésus a accepté le supplice de la croix pour le pardon de l’humanité ; le Coran insiste abondamment sur l’importance qu’il y a à pardonner, car Allah pardonne. Dans le judaïsme, le Yom Kippour, le jour du Grand Pardon, est l’occasion d’un processus de pardon capital, au cours duquel chacun doit aller trouver ceux et celles qu’il aurait offensés pour leur demander pardon. On imagine combien cela peut être difficile… pour les deux ! Et celui qui a été offensé ne peut refuser le pardon. S’agit-il pour autant d’un oubli ? Non, comme l’analyse magnifiquement bien Armand Abécassis, car le pardon oblige à un dialogue constant entre l’offensé et l’offenseur, dialogue grâce auquel on peut mettre en place la garantie que l’offense ne sera plus commise. Autrement dit, on ne peut pas à la fois dire « plus jamais ça ! » sans accepter de pardonner.

N’est-ce pas, d’ailleurs, ce que l’Europe a fait vis-à-vis de l’Allemagne ? Refuser le pardon, c’est s’enfermer dans la culpabilité morbide. J’adore cette formule magistrale de l’écrivain belge André Baillon : « Je suis le pénitent exaspéré des fautes que je n’ai pas commises. » Refuser le pardon, c’est vouloir maintenir un pouvoir malsain sur les coupables – et même les innocents, car il est si facile, hors du champ judiciaire, de culpabiliser autrui.

Quand j’évoquais, dans ma chronique, la responsabilité de l’Europe à cause de son passé, et particulièrement des torts commis durant la colonisation, je me situais hors du champ de la culpabilité, car les Européens contemporains ne sont pas « coupables » de ce qu’ont commis leurs ancêtres – ce qui ne nous exonère pas de notre culpabilité dans la crise mondiale contemporaine.

>> Lire : Immigration et schizophrénie

Évidemment, les jeunes Allemands ne sont pas coupables des crimes nazis ; mais ils en portent la responsabilité, au sens où le disait Mme Dufoix, à savoir qu’ils en assument les conséquences et s’en font les héritiers mémoriels afin de s’assurer, autant que faire se peut, que de telles monstruosités ne se reproduisent jamais. Et lorsque le président allemand reconnaît non seulement le génocide arménien mais également la coresponsabilité de l’Allemagne d’alors, il donne une remarquable leçon de courage politique. A contrario, en refusant d’admettre sa responsabilité dans ce génocide, l’État turc se décrédibilise (et certains de nos parlementaires ajoutent à la honte en se glorifiant d’avoir su empêcher une minute de silence au parlement bruxellois – voir à ce propos l’excellente analyse de Marcel Sel.

Donc, oui, l’Europe doit se montrer responsable et assumer les conséquences de cette responsabilité. Parce qu’elle est coupable ? Non. Parce qu’elle se veut, se dit et est encore démocratique ; qu’elle se dit et se veut exemple universel, au nom de valeurs elles-mêmes universelles. Parce qu’elle est donneuse de leçons et attend du monde entier qu’il épouse ses valeurs et les comportements que celles-ci induisent. Une telle ambition se doit d’être liée à une stricte mise en pratique de ces principes, sans quoi elle n’est qu’une insupportable et arrogante prétention.

Pourquoi nous ? Pourquoi pas les autres ?

Ce qui nous amène au deuxième argument : pourquoi l’Europe doit-elle agir pour ces immigrants plutôt que d’autres pays, et particulièrement les richissimes monarchies pétrolières, lesquelles auraient de surcroît une religion en commun avec la majorité des émigrants (ce sera le troisième argument, laissons-le de côté pour l’instant) ? Je ne sais pas pourquoi les émirats n’accueillent pas de réfugiés ; mais je peux comprendre pourquoi ceux-ci ne se précipitent pas vers ces pays, quand on voit la manière dont y sont traités les étrangers pauvres qui ne peuvent y rester que s’ils travaillent – dans des conditions indignes – et s’ils se rendent transparents, au risque, si l’un de ces deux critères n’est plus rencontré, d’être renvoyés illico dans leur pays d’origine. Ce que je sais, toutefois, c’est que je ne tirerais aucune gloire, aucune fierté à être comparé à des pays aussi peu démocratiques. Le pire ne peut pas être une excuse.

Avancer cet argument, c’est le jeu de l’irresponsable qui rejette ou la faute ou la responsabilité (et les deux si possible) sur « l’autre ». « C’est pas moi, c’est les autres », chant Abd Al Malik dans les pas de Jacques Brel, pour montrer combien, individuellement (Brel) ou collectivement (Abd Al Malik) il est facile et lâche de rejeter cette responsabilité sur les autres.

On ne gagne pas un match de foot en bottant en touche tout le temps.

Autrement dit, pour en revenir à l’immigration, l’Europe peut, l’Europe doit assumer ses responsabilités, non pas (seulement) parce qu’elle serait coupable – et n’oublions pas qu’elle l’est aussi, non pas historiquement mais actuellement – mais parce qu’elle nourrit l’ambition d’être un modèle démocratique. D’autant plus que, comme j’ai tenté de le faire valoir, nous pouvons le faire sans nous mettre en danger – pour ceux qui considèrent que « charité bien ordonnée commence par soi-même ».

Vient le troisième argument : pourquoi irions-nous sauver des musulmans qui menacent notre civilisation alors que d’autres musulmans richissimes (qui seraient d’ailleurs en train de nous phagocyter économiquement) refusent de les sauver ? Et les racistes qui recourent à cet argument de brandir l’exemple abominable de ces réfugiés musulmans qui ont jeté à la mer d’autres réfugiés chrétiens comme métaphore de ce qui menace l’Europe si nous laissons tous ces miséreux (mais surtout tous ces musulmans) monter à bord…

Dans « La nuit », Elie Wiesel fait le récit de sa vie dans les camps nazis. Il raconte comment, lors de la marche de la mort, un fils a tué son père pour un morceau de pain. En conclurions-nous que tous les fils sont des monstres et qu’il faut s’en débarrasser au plus vite ? Seul Laïos l’a cru, et cela ne l’a pas sauvé. La seule conclusion qui s’impose, c’est que la souffrance avilit, qu’elle réduit l’humain à la pire des bestialités, et que le plus saint pourrait succomber au mal dans des conditions extrêmes. Et qu’il y a donc urgence à tirer les victimes de ces situations terribles qui peuvent les conduire à devenir des monstres à leur tour.

Si les pays du Golfe refusent d’accueillir ces réfugiés, tant pis pour eux. Non seulement ils se mettent en contradiction flagrante avec les préceptes de leur religion, mais encore ils se privent d’un vivier extraordinaire de forces vives, d’inventivité et de courage. Car rappelons-le : ces réfugiés sont le plus souvent l’élite de ces pays dévastés qu’ils fuient. Et il faudra tout faire pour qu’un jour ils puissent y retourner et rendre à ces pays la richesse humaine qu’ils sont en train de perdre, après avoir perdu celle de leurs ressources naturelles. Et peut-être faudrait-il avoir l’audace d’aller jusqu’à prétendre qu’en accueillant ces réfugiés, l’Europe accepte un prêt exceptionnel, une fois encore consenti par les pays pauvres, prêt qu’il lui faudra rembourser un jour, avec intérêts, en rendant à ces pays des gens enrichis, soignés, réconfortés, éduqués et aptes à prendre en main leurs destins nationaux sans cesser de manifester une générosité à l’égard du reste du monde.

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