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Séance de rattrapage (2) : Livres d’histoire


Les années Front Populaire constituent le sujet d’Un parfum de bonheur (Gallimard) qui rassemble quelque 70 photos prises par France Demay, un ouvrier du Pré-Saint-Gervais (oui, c’est bien un homme malgré son prénom). Le jeune homme immortalise sa bande de copains, tous sportifs passionnés, partis sur les routes de France à l’heure des premiers congés payés, alternant pratiques sportives, baignades et camping. Leurs jeux et éclats de rire ont inspiré Didier Daeninckx qui imagine avoir confessé, en 1986, l’une des héroïnes de ce récit photographique. Chaque cliché est ainsi commenté à l’instar d’un album de famille.

Ce sont également des photos anciennes (certaines en couleur) qui se trouvent réunies dans Comme un Allemand en France (L’Iconoclaste), mais datées de la Seconde Guerre mondiale. En fait, elles viennent illustrer des lettres écrites par des soldats de l’armée occupante. Comme le remarquent Aurélie Luneau et Stefan Martens dans leur préface, « ici, pas de récits de sanctions prises contre la population, pas d’arrestations, d’interdictions, pas de mouvement de résistance  ». Les « horreurs de la guerre » sont également absentes, sauf les attentats commis contre des militaires allemands. « Une guerre comme ça, ça me va (…), écrit un soldat en juin 1940. On se balade tranquillement dans la région. » Un deuxième note, au lendemain de l’armistice, croisant des réfugiés affamés : « Je n’ai pas pu supporter ça, je ne voyais pas l’ennemi en eux, car ils n’y sont pour rien. Les coupables sont ailleurs et ne souffrent de rien. » Un autre encore, amoureux de la France où il aimerait s’installer, démasque la « haine profonde » à leur égard d’une partie de la population envers laquelle « on ne peut pas leur refuser le respect ». Un ouvrier de 19 ans, raconte le débarquement du six juin depuis son poste fortifié sur les auteurs d’Omaha Beach. Ces nombreuses lettres, écrites à la famille ou la femme aimée, offrent un point de vue assez inhabituel sur cette guerre.

L’Histoire de France vue d’ailleurs (Les Arènes), un imposant volume concocté par Jean-Noël Jeanneney et Jeanne Guérout, reprend cinquante moments importants vus par des historiens dont la nationalité a souvent un rapport (parfois très lointain) avec les faits rapportés. Chacun d’entre eux replace l’événement dans sa perspective historique, qui n’est pas toujours celle passée à la postérité. L’Espagnol Flocel Sabaté explique par exemple qu’à Poitier, Charles Martel a arrêté des musulmans pilleurs plutôt que des envahisseurs. C’est une Anglaise, Anne Curry, qui raconte la mort de Jeanne d’Arc, « la sorcière de France ». Sont aussi remémorés la découverte de la baie du Saint-Laurent (1534, par le Québécois Laurent Turcot), la fondation de la Comédie française (1680, par l’Américain Jeffrey Ravel qui numérise ses registres), Monet peignant Impression soleil levant (1872, par l’historienne de l’art belge Catherine De Duve), l’invention du cinéma (1895, par le Québécois André Gaudréault), la libération de Paris (1944, par l’Allemand Stefan Martens), l’occupation de la Sorbonne (Mai 68, par le Britannique Nicholas Hewitt), ou encore la victoire de Mitterrand le 10 mai 1981 (par Alister Cole).

Comment l’humanité a-t-elle évolué? François Reynaert le synthétise dans La grande histoire du monde (Fayard), une formidable somme qui ne laisse aucune civilisation sur la touche. Cette histoire, telle qu’elle nous l’est racontée, est en effet généralement parcellaire, ne touchant que ce qui concerne notre civilisation occidentale. Ou alors il faut se plonger dans des ouvrages abordant de manière spécifique telle ou telle région du monde. Ici, le journaliste-écrivain retrace la longue marche de l’humanité partout sur la planète. On peut ainsi constater que la démocratie en Grèce, le début de la diaspora des Hébreux, le confucianisme chinois et le brahmanisme indien sont quasiment contemporains. Ou que, dans l’Antiquité, il existait des empires perse, indien, chinois et romain. « La vision du monde caricaturalement européenne est formée des Grecs, du christianisme et de l’empire romain, puis, après un Moyen Âge assez flou, de la Renaissance, etc., commente l’auteur. Or il y a d’autres régions du monde où l’histoire est différente. Par exemple, le premier empire de l’humanité, qui va de l’Égypte aux frontières de la Chine, est le perse fondé par Cyrus. Et puis que d’oublis! La pensée grecque revient en Occident après avoir été étudiée à Bagdad et les progrès scientifiques s’appuient largement sur des inventions chinoises. Quant à l’empire romain, il a vécu mille ans de plus en Orient qu’en Occident. D’ailleurs,  cet empire dont nous nous considérons comme des descendants, est plus largement méditerranéen, la Tunisie en fait autant partie que la Belgique. L’Europe ne se fait que bien après, avec Charlemagne. Ce que Valéry appelait «le petit cap de l’Asie» reste pendant très longtemps en-dehors de l’Histoire. Ce n’est qu’au XVIe siècle, avec les Grandes Découvertes, que l’Europe commence à se répandre pour des raisons économiques, politiques et messianiques. Se développe aussi une pensée scientifique autonome de la religion, avec Galilée, Copernic ou Newton. Et, au XIXe siècle, la Révolution industrielle va donner à l’Europe sa supériorité technologique et lui permettre de modeler le monde à son image. Un symbole en est l’heure donnée à l’humanité entière par l’Angleterre. »

Evidemment, lorsqu’un ouvrage aborde l’histoire du Vatican au XXe siècle, on se rue sur l’époque de la Deuxième Guerre mondiale et le si critiqué comportement du pape Pie XII à l’égard d’Hitler. Dans Les divisions du pape (Perrin), Frédéric Le Moal, qui étudie plus globalement l’attitude du Vatican face aux totalitarismes du siècle dernier, rend justice à l’ex-cardinal Pacelli en analysant mois par mois, dès la fin des années 1930, ses diverses tentatives pour préserver la paix. Sa « politique de détente », écrit-il, « ne révèle en rien d’une compromission idéologique mais d’une analyse diplomatique ». Mais si, en 1939, le Saint-Siège tente d’organiser une conférence internationale pour la paix, il apparaît que « la diplomatie pontificale n’est plus en adéquation avec la réalité diplomatique post-Munich ». Et s’il refuse de condamner l’invasion de la Pologne, c’est pour protéger les 40 millions de catholiques allemands. Il ne veut pas que le Vatican soit utilisé à des fins idéologiques par les Alliés. Dénonçant l’État totalitaire, il s’efforce, en vain, de maintenir l’Italie hors des combats. Tout en servant d’intermédiaire entre l’opposition allemande et l’Angleterre. Le pape a en effet d’autant moins intérêt à voir Hitler l’emporter que celui-ci promet d’ « éradiquer  » l’Église une fois la guerre gagnée. Tout cela est amplement développé dans ce livre extrêmement précis et documenté. Un livre riche et passionnant où il est plus largement question de la position du Vatican face au communisme soviétique qui diffère légèrement selon les papes en fonction (Paul VI menant par exemple une politique d’ouverture).

La Seconde Guerre mondiale est régulièrement l’objet d’études très diverses. Les Vichysto-résistants (réédité chez Tempus avec Mitterrand rencontrant Pétain en couverture), apporte une pierre inédite à cet édifice. Bénédicte Vergez-Chaignon  rappelle que de nombreux résistants, et non des moindres – Henry Frenay, par exemple, qui fut l’un des principaux chefs de la Résistance et ministre de De Gaulle à la Libération – ont trouvé des bienfaits au régime de Vichy. Lui, comme bien d’autres, considéraient d’ailleurs l’Homme du 18 Juin comme un militaire rebelle. On apprend aussi, plus surprenant encore, qu’il régnait, chez ces résistants, derrière la question du « problème juif », un antisémitisme plus ou moins avoué que traite largement l’historienne. Celle-ci révèle notamment un document daté de mars 1944 qui demande que les « Israélites » soient écartés « de tout gouvernement et de toutes les fonctions publiques » sous prétexte que « le Français (…) voudrait se débarrasser des échappés du ghetto qui, chassés de partout, on envahi notre pays, sans espoir d’assimilation ». Si l’auteur de ce texte reconnaît que les persécutions contre les Juifs, « ont toujours paru odieuses, il ne faut pas croire que la population française soit prêtes à dresser aux Juifs des arcs de triomphe pour leur retour ». Et de conclure, après avoir estimé qu’un Juif ne pourra être considéré comme « vraiment Français » que s’il a participé « au péril de sa vie » à la résistance, que « le fait que Vichy a pris de telles mesures de limitation [dans leurs activités professionnelles] n’est pas une mesure suffisante pour prendre le contre-pied de ces dispositions ».

Ginette Kolinka est la mère de Richard, le batteur du groupe Téléphone, et la grand-mère de l’acteur Roman (fils de Marie Trintignant). Cette fringante nonagénaire revenue de déportation et qui, en janvier 2015, défilait avec une pancarte «Je suis Charlie», donne son nom au titre du livre écrit avec le journaliste Philippe Dana et sous-titré Une famille française dans l’Histoire (Kero). Née à Paris en 1925, cette fille d’artisans juifs ashkénazes se sent en effet totalement française. Et peu juive, portant dès lors l’étoile jaune sans trop s’en faire. Dénoncée par une lettre anonyme, sa famille, qui a caché un résistant, fuit à Avignon. En mars 1944, à 19 ans, Ginette est arrêtée avec son père, son frère et son neveu. Ils sont déportés à Birkenau par le convoi 71, celui des enfants d’Izieu raflés par Klaus Barbie. Elle raconte son quotidien, le travail pénible, la fatigue, le manque de nourriture, sa vie de «zombie» soumise au bon vouloir des kapos. «On ne peut pas imaginer les horreurs qu’on a vécues», dit-elle. Elle rencontre Marceline Loridan et Simone Veil qui, comme elle, survivront. Elle est rapatriée en juin 1945, atteinte du typhus, retrouvant les seules survivantes, sa mère et ses sœurs.

Un éditeur lillois, Les Lumières de Lille, publie deux documents passionnants sur cette époque. Crimes et criminels de guerre allemands raconte, avec une grande précision, tout ce dont ont eu à souffrir les habitants du nord de la France, région détachée du reste du pays et rattachée au commandement allemand du Bruxelles. Une région qui a beaucoup payé, des massacres de 1940 à ceux de la gare d’Ascq, quatre ans plus tard, où des dizaines de civils ont été abattus suite à un sabotage aux dégâts dérisoires, en passant par les très nombreuses persécutions quotidiennes. L’auteure, Jacqueline Duhem, rappelle aussi qu’il y a eu très peu de procès à la Libération, laissant nombre de ces crimes impunis. Grégory Célerse, de son côté, révèle, dans Sauvons les enfants, une histoire largement ignorée, celle du Comité lillois de secours au Juifs. Il rend ainsi hommage à tous ceux (notamment des cheminots de la SNCF et des protestants) qui, au péril de leur vie, sont parvenus à sauver des enfants. Notamment lors de la rafle du 11 septembre 1942, en gare de Fives, où ont été cachés puis évacués de dizaines de Juifs.

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