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Sensure


(envoyé au courrier des lecteurs du journal Le Monde)

Je ne crois pas me souvenir, en un quart de siècle, d’une parution du Monde des Livres totalement insignifiante, hormis deux citations au hasard d’un compte-rendu lui-même sans intérêt.
Je me permets d’y voir le symptôme d’un mal dont nul ne parle, tant il concerne un interdit portant sur la parole elle-même, celle-ci pour avoir droit de cité ne pouvant critiquer la réclame contenue dans les autres pages du journal. Il s’agit là de la censure la plus radicale jamais expérimentée par un système totalitaire ; comme toutes ses devancières, elle a des failles par où sont passées les deux citations que je viens d’évoquer :  » Parle vrai qui parle aux ombres  » (Paul Celan) et  » Qui, si je criais, entendrait mon cri ?  » (Rilke).
On se souvient d’un temps où Le Monde des Livres pouvait s’ouvrir sur un texte de Philippe Sollers ou d’Hector Bianciotti, quand il n’était pas rare que la voix de certains écrivains s’élève au-dessus des miradors médiatiques. Nous n’étions pas encore dans cette cacocratie vouée aux célébrations d’une coprolâtrie généralisée. Un apparatchik de parti comme DSK savait se tenir à sa place, qui au vu et au su de tous était basse. Les mythologues de l’écriture n’étaient pas soumis à l’universelle pseudologie de chaque instant. La race boutiquière avait une muselière et ses ruses financières ne s’étaient pas approprié le Tout du monde. Les marchés littéraires n’obéissaient pas à une exclusive stratégie d’occupation militaire ; nuages de cendres et marées noires ne polluaient pas la totalité de l’espace mental. On pouvait imaginer l’existence d’une autre rive…

MAIL 17 MAI

Bonjour,

« Les loups étaient loin de Paris », chantait Reggiani aux temps bénis où l’homme n’était pas encore un chacal pour l’homme. A cette époque lointaine, l’extrême-droite (face du politique au service exclusif du Capital) montrait sans voiles son visage et il n’était nulle part question de nikabs et de burqas. Les sociaux-démocrates alors ne débordaient pas plus les libéraux que les journalistes du  » Monde  » ceux du  » Figaro  » sur leur droite.
En ce temps-là demeurait de règle dans la Cité cette civilité de bon aloi faisant que n’importe quel quidam, adressant une missive aux gazettes – lesquelles n’eussent aimé se confondre avec La Pravda -, faute que l’on publie sa prose peut-être maladroite (qui de toute manière était lue par un Beuve-Méry), recevait courtoise réponse et merci.
Nous n’en sommes plus là : ce que j’exprimais dans quelques lignes titrées SENSURE (ô tabou sur le sens !), desquelles vos bâilleurs de fonds ne vous accordèrent même pas licence de m’accuser réception.
Ce qui fait de moi l’obligé d’une réponse à votre silence.
Car mon articulet – comme le regretté Hubert en eût convenu – n’avait rien de maladroit.
C’est donc à la mémoire de feu Hubert Beuve-Méry (dont vos bâilleurs de fonds se soucient moins que d’une certaine

Lady Gaga, l’hyper show business, full multimedia package et star mondiale en moins de deux ans

qui, selon les critères d’aujourd’hui, ne méritait pas moins qu’une pleine page dans vos éditions de ce week-end), que je me permets de vous adresser les présents POST SCRIPTA.
Puis-je compter sur cette assurance d’une gloire qui ne saurait manquer d’avoir quelques retombées positives sur votre journal en difficulté, pour me publier, non plus en Courrier des lecteurs, mais ainsi qu’une prestigieuse réclame en faveur de la liberté de la presse, de préférence sur trois pages entières?
La première mentionnerait les présentes lignes ainsi que les POST SCRIPTA
La deuxième reproduirait le texte  » Un éditorial hystérique « , mérité par votre collaborateur Pierre-Antoine Delhommais.
La troisième, sous forme d’affiche, ferait honneur au poème Leçon de Morale.
Il va sans dire que la facture serait à envoyer aux services de Lady Gaga.
NE MANQUEZ PAS CETTE CHANCE DE PASSER A LA POSTERITE !

POST SCRIPTA

1 S’il vous arrive de lire la presse d’il y a cent ans, vous riez n’est-ce pas ?
Bien sûr, vous n’êtes en rien d’accord avec le chauvinisme obtus des idéologues d’alors, cette atmosphère d’Union sacrée, ce conditionnement des foules à la fleur au fusil, cet idéal nationaliste partout proclamé, toute cette cuisine verbale qui serait nécessaire à la Grande Boucherie. Bien sûr, vous déplorez très fort l’assassinat de Jaurès ! Qui douterait du fait que vous soyez, intellectuellement, du côté des réfractaires et des insoumis ? Si l’on vous transplantait à cette époque, il va sans dire que vous adhéreriez aux mouvances ayant alors fait exploser les grandes insurrections de l’esprit ! Votre place naturelle, bien sûr, serait aux côtés des surréalistes. La preuve : chaque musée qu’on leur consacre, vous y applaudissez. Mais le pouvoir, le véritable pouvoir contre lequel eurent lieu ces révoltes n’est-il pas toujours le même ?
A l’idéologie nationale dont usait alors la bourgeoisie s’est seulement substituée une idéologie transnationale n’ayant plus que faire de la précédente, que l’on jette aux chiens pour faire de leurs abois diversion fort prisée par les médias. Si, dans les bas-fonds de la société, se fomentait aujourd’hui quelque convulsion mentale comparable à celles des défuntes avant-gardes, nul doute que vous lui ouvririez tout grand vos colonnes sans hésiter davantage que pour Lady Gaga !

2 De ce qui précède, il résulte que la frontière entre sagesse et déraison, santé mentale et folie constitue le critère essentiel pour départager ce qui se voit attribuer, ou non, droit de publicité par les instances de contrôle officielles.
Ainsi, selon les normes contemporaines, Lady Gaga bénéficie-t-elle sans doute aucun d’un préjugé plus favorable que, par exemple, telle démente ayant eu pour nom Rosa Luxemburg. Ainsi, de même, aux présentes lignes seront préférées sans discussion possible celles de tel professeur émérite à l’Université Paris Dauphine, dont un article récent concluait :  » Il n’y a pas à réformer, à contrôler ou à moraliser le capitalisme, il faut le restaurer  » !
Quand, dans la même optique, voici quelques mois, le directeur de votre journal s’extasie à l’idée que le président de la République, visitant l’Afrique, a su  » trouver les mots justes  » pour la  » réparation  » des  » erreurs  » commises par la France au Rwanda, sachant que M. Sarkozy, alors ministre du Budget de Mitterrand dans un gouvernement dit de cohabitation, avait été l’un des gestionnaires, sinon l’un des planificateurs du génocide encore impuni, n’est-il pas sûr que pareil art de la litote mériterait d’être donné en modèle de sagesse et de santé mentale dans toute école de journalisme ? A l’exact opposé, bien sûr, de tout ce que put écrire sur l’Afrique le signataire de ces lignes – même si ce fut salué, dans un autreMonde, par Hector Bianciotti.

3 Bien sûr, il faudrait un roman de mille pages pour donner pleine validité au message que je vous ai adressé.
Bien sûr aussi, le plafond des nuages est de plus en plus bas qui contraint les mortels à ployer sous une voûte interdisant désormais toute station verticale, et qui n’autorisera bientôt plus qu’une agitation reptilienne.
Mais les exigences de vos bâilleurs de fonds n’obligent pas les fous. Depuis l’en-dehors de l’enclos totalitaire, il en est qui s’adressent encore à l’au-delà des horizons. Bien sûr, on peut négliger le jugement des fous. Combien n’envoient-ils pas chaque jour des diatribes aux quotidiens par temps de crise ? Mais qui pourrait tenir pour tout-à-fait certain que le fou ne soit pas celui qui a tout perdu, excepté certaine raison ? Vous-mêmes, n’avez-vous pas couru le risque d’en appeler à ce fou d’Oscar Wilde ayant proclamé seules valides les idées dangereuses, pour assurer la réclame de votre dernier prétendu débat public ? Si votre journal, sous les ordres du sage Alain Minc, eut la présence d’esprit de faire élire Napoléon V par son éditorial du samedi précédant l’élection présidentielle il y a trois ans, pouvait-il (après de longues digressions qu’il sera sage d’attribuer à la folie de leur auteur, celui-ci en revient enfin à son propos initial : un message adressé au Courrier des lecteurs concernant Le Monde des Livres) ; pouvait-il donc, celui-ci, conserver en guise de supplément littéraire autre chose qu’un ersatz, dont jusqu’à la vulgarité des illustrations produit un effet de honte ?

2 réactions sur “Sensure”

  1. van Crugten dit :

    Certes, Anatole Lippert est fou et fier de l’être, mais il y a des fous utiles. Toutefois: n’est-il pas la vox clamantis in deserto Mundi ?

  2. Alain Gysen dit :

    J’aime votre ton, Cher Monsieur, et votre langage oh combien fleuri…

    Mais que de mots (fort jolis) pour dire ce que nos professeurs nous auraient demandé de faire tenir en dix lignes…
    Ecoutons Mozart, ou Bach, ou encore d’autres génies : ils ne nous touchent jamais mieux que quand ils ont le discours sobre… et la note concise.

    Il en est de Sarco comme de ses deux prédécesseurs : diaboliquement habile à conquérir un pouvoir dont ils fait si peu… un fois celui-ci conquis…
    Mais lui (Nicolas), il est passé maître dans l’art de faire du vent, de l’agitation… et de ressembler un peu à son cousin italien en ce qui concerne une sensure à peine voilée… et un peu vulgaire.
    D’accord donc sur le fond… Mais serait-ce trop vous demander de soigner un peu la forme? Histoire d’économiser le temps et l’énergie…
    Bien à vous,

    Alain Gysen – Charleroi en Belgique.

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