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Un moment de grâce


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(Ma toute première livraison de cette chronique, le 11 mars 1999, s’intitulait « Un moment de bonheur ». Cette fois, c’est de grâce qu’il s’agit. On reste dans le même paradigme, comme disent les linguistes.)

En 1949, Willy Ronis, l’immense photographe qui vient de nous quitter à l’âge de 99 ans, bricolait ce jour d’été au grenier de la petite maison qu’il occupait à Gordes, en Haute-Provence, avec Marie-Anne, sa femme. Alors qu’il venait prendre une truelle restée au rez-de-chaussée, il la découvrit, nue, occupée à s’ébrouer dans une simple cuvette, les pieds posés sur une espèce de claie, face à un lavabo rudimentaire. Rien dans le décor n’évoquait le luxe. On pense à un Bonnard de campagne, par une belle après-midi de franc soleil.

Ronis lui-même, dans un entretien radiophonique à la RTBF en 1993, parla de « moment de grâce ». Il aurait demandé à Marie-Anne de garder la pose, et en aurait tiré une magnifique photo en noir et blanc qui est devenue très célèbre. Il est vrai que Mme Ronis possédait une bien belle académie. Mais la photo, connue sous l’appellation de « Nu provençal », n’a rien qui cherche à susciter de sulfureuses émotions. Un moment de grâce, c’est tout, offert par Willy Ronis, qui n’a pas photographié que de belles dames nues, mais qui s’y connaissait pour célébrer leur beauté (en 2002, à 92ans, il persévérait dans ce sujet avec le même talent).

Moment de grâce. De cette photo, qui est la deuxième de quatre prises (au Rolleiflex), Ronis disait lui-même : « Le miracle existe. Je l’ai rencontré ». Il est vrai que Marie-Anne n’y est pas pour rien. On oublie souvent les modèles, sans qui, c’est un truisme, les photos n’auraient pu exister. Surtout celles ou ceux qui n’en font pas profession et qui nous offrent ainsi un moment d’elles-mêmes (ou d’eux-mêmes), sans toujours d’innocence mais sans esprit de lucre. D’où la possibilité de découvrir dans leur image une grâce qui n’est pas seulement celle des courbes de leurs corps.

Qui n’a pas en réserve, quelque part sous le crâne, les traces de moments de grâce, que le souvenir ou les retrouvailles avec l’objet, peuvent faire renaître ? Pour moi, l’un de ces moments consiste en la transition du deuxième au troisième mouvements de la sonate « Les Adieux » (op. 81a) de Beethoven. Il me suffit de faire repasser le disque. Tout comme je peux souvent retrouver, découpé d’un prospectus, le regard de la « Vénus d’Urbin » du Titien, qui me rappelle le jour où ce regard m’a saisi, lors de notre première rencontre aux Offices (voir ma chronique du 15 octobre 2003). Faire la liste de nos moments de grâce ne devrait pas nous prendre beaucoup de temps. Les plus vrais d’entre eux sont plutôt rares. Mais de se les remémorer est un moyen efficace pour éprouver l’existence possible de la grâce. Par ces temps pas vraiment exaltants, n’en déplaise aux thuriféraires de Justine-le-robot-qui-dégoise, c’est un moment à ne pas manquer.

Message personnel : bon anniversaire, Pierre.

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